Je les ai tous très bien connus, jeune étudiant en France. Mongo Beti, Abel Eyinga, Woungly Massaga. Il y a déjà longtemps. Malgré les années qui ont passé, j’ai toujours de bons souvenirs de chacun d’eux dans ma mémoire. Je ne parlerai pas de Mongo Beti ici, ni d’Abel Eyinga, uniquement de Woungly Massaga qui nous quitte à son tour.

GUERRILLA INFRUCTUEUSE …

Il a fait le maquis, Woungly Massaga, à Djoum en 1968. Il a pris la ville. Hissé le drapeau de l’UPC devant la sous-préfecture, à la place du Vert-Rouge-Jaune. Mais, des contradictions internes survenues dans son équipe, ont eu raison de cette victoire spectaculaire. Ils possédaient des armes que les militaires camerounais n’avaient jamais vues. Elles ont été récupérées et démontées au quartier général à Yaoundé, pour en comprendre le fonctionnement. Elles tiraient toutes seules des rafales, et faisaient penser à un guérillero intrépide qui se moquait du feu de l’ennemi. Elles provenaient de Cuba. Puis, la répression s’est abattue, de manière terrible, sur les villageois auprès de qui les guérilleros s’étaient à plusieurs reprises ravitaillés. Leurs noms figuraient dans un registre tombé entre les mains de l’armée camerounaise. Mais le groupe à Woungly avait déjà retraversé la frontière, et était reparti à Brazzaville. Cela avait mis le Président Ahidjo et son homologue congolais en froid. Notre chargé d’affaires à Brazaville, était un certain … Belinga Eboutou Martin. Il me décrira en profondeur la réaction des deux gouvernements. Ce fut le dernier des quatre maquis camerounais : le premier, en Sanaga-Maritime, le second, dans le Wouri, le Nkam, le Mungo et l’ouest-Cameroun, le troisième, à Mouloundou, et le dernier, celui-là.  Il y avait eu peu de morts du côté des guérilleros …

LES ENSEIGNEMENTS DE LA DEBACLE …

1/- Sans soutien véritable, en provenance de l’étranger et de la part d’un pays frontalier, il est difficile de réussir un maquis au Cameroun ; le dernier pays qui pouvait en soutenir un était le Congo marxiste, mais, depuis l’échec de celui de Djoum, tout a radicalement changé ;
2/- l’Etat au Cameroun est une réalité et contrôle efficacement l’ensemble du territoire, à la différence de nombre de pays où réussissent à prendre pieds des guérillas : RCA, RDC, Mali, Tchad, par exemple. A preuve, Boko Haram n’a pu s’implanter sur le territoire malgré son armement supérieur à celui de l’armée nationale ;
3/- l’époque de la lutte armée pour le renversement du régime de Yaoundé a été révolue, en 1968, par cette débâcle ;
4/- il fallait désormais passer à d’autres formes de luttes.

REGIME DE TERREUR A YAOUNDE : LUTTE DESORMAIS POUR LA DEMOCRATIE

Woungly Massaga a abandonné la lutte armée dans ces conditions-là. Avec lui, nombre de Camerounais de l’époque.
Leur thèse ?

De même qu’il faut savoir arrêter une grève qui ne prospère pas, il faut avoir le courage de stopper un mouvement révolutionnaire qui se retrouve dans l’impasse. Autrement, la contre-révolution est terrible.

L’échec des maquis de la Sanaga-Maritime, du Nkam, du Wouri, du Moungo et de l’Ouest, a eu des conséquences dramatiques pour le pays. L’économie nationale a été fortement perturbée, les libertés individuelles ont été bannies. La répression a été impitoyable. Le Cameroun s’est retrouvé avec l’une des plus féroces dictatures d’Afrique noire. Il est devenu une vaste prison dont le Président Ahidjo détenait la clé.

Tous ces différents maquis étaient condamnés à mourir d’asphyxie. Aucun n’était viable. C’était l’évidence. Impossible de les ravitailler en armes. Ni même en hommes. Leurs troupes ne faisaient que désespérément se clairsemer. Par la mort. Par les désertions. Um Nyobè avait entamé le sien avec plus de mille guérilléros. Au moment de son assassinat, il ne s’était plus retrouvé qu’avec une poignée d’hommes en forêt. Ses troupes avaient été décimées.

De même, Ouandié s’était retrouvé dans le Mungo avec une poignée d’hommes également. Ses guérilléros avaient aussi été décimés par l’armée française d’abord, puis nationale par la suite. Un grand nombre avait par ailleurs abandonné la lutte, ayant chassé les Blancs des plantations dans le Mungo et s’en étant appropriées. Ils ne trouvaient plus aucun intérêt à continuer à suivre Ouandié dans sa quête d’une « vraie » indépendance pour le pays. Eux ils avaient déjà trouvé leur compte.
La guerre des maquisards était en conséquence ingagnable. Elle ne pouvait renverser le régime. Il ne fallait plus en entamer une nouvelle.
Désormais, il fallait lutter pour la démocratie : liberté de presse, liberté d’association, d’expression, d’aller et venir, de réunion, et par-dessus tout, des élections pluralistes. Pour cela, Woungly lance le MANIDEM : Manifeste National Pour l’Instauration de la Démocratie. Une sorte de « front commun » de toutes les énergies en lutte contre le régime.

L’adhésion est importante, surtout parmi les étudiants camerounais en France. Il publie un petit journal qui circule sous le manteau, car la police française nous tenait à l’œil. « La Voix du Kamerun ». Comme jadis l’UPC en exil au Caire. A Conakry. A Accra.
1976. Première opération du nouveau mouvement, le MANIDEM, contre le pouvoir. Distribution sans précédent de tracts sur le campus à Yaoundé. Le coup porte. Fochivé est pris de court. La répression est terrible. De nombreux étudiants sont déportés à Mantoum, Yoko, Tcholliré, après avoir été torturés à la BMM dirigée par le sinistre Mouyakan. J’en connais qui en sont ressortis presque fous. C’était dur là-bas. Très dur. La terreur régnait au Cameroun.
1976.1977.1978. 1979.1980.1981. 1982. A leur descente d’avion à Douala, l’unique porte d’entrée du Cameroun à l’époque, de nombreux étudiants de France sont happés par la police. Beaucoup disparaîtront à jamais. J’y échappe de justesse en 1977, venu en vacances. Je décide de ne plus mettre les pieds au Cameroun dans l’immédiat. Je n’y reviens qu’en 1981. Quatre années plus tard.

Woungly Massaga vient régulièrement à Paris, sous un nom d’emprunt. Il est détenteur d’un passeport d’un pays ami. Il tient des réunions dans la clandestinité. Il organise le mouvement. L’étend. Celui-ci prend pieds dans pratiquement toutes les académies en France. Ses plus grands foyers sont, Lille, Strasbourg, Bordeaux, Grenoble, Rennes, et bien sûr Paris. Il dispose en outre d’antennes au Cameroun. Mais je ne peux en dire grand-chose, car je n’y étais pas.
1982. Ahmadou Ahidjo se retire du pouvoir. Des perspectives nouvelles s’ouvrent pour la démocratie au Cameroun, le combat de Woungly. Mitterrand est désormais au pouvoir. La police française desserre l’étau sur nous les Africains. Il vient plus fréquemment désormais en France. Il y tient des réunions pratiquement de manière officielle. Déjà, lorsque le nouveau Président est venu à Paris au mois de février 1983, de sources concordantes, Woungly lui aurait fait parvenir un mémorandum dans lequel il lui conseillait d’instaurer la démocratie au Cameroun, et que l’UPC, en plus du MANIDEM, l’y encourageait, et se proposait de le soutenir dans cette voie périlleuse à l’époque, le camp des conservateurs étant majoritaire dans le pouvoir de Yaoundé. Des gens habitués au Parti unique. Pour qui, le multipartisme allait « apporter la pagaille ». Bien mieux, Woungly conseillait à Paul Biya de quitter l’UNC, et de créer son propre parti politique.
Septembre 1983. Patatras ! Paul Biya prend la tête de l’UNC. La douche est froide dans les rangs de l’opposition. Les perspectives d’une ouverture démocratique s’éloignent. Woungly est effondré. Il me le révélera plus tard. Néanmoins, il ne baisse pas les bras. Il se met à inonder le nouveau Président de documents en faveur de l’instauration de la démocratie au Cameroun.

Première victoire. Le régime vide les prisons de ses détenus politiques. Les personnes arrêtées en 1976 lors de la distribution de tracts recouvrent la liberté. Mais, un grand nombre est devenu des loques humaines. Les conditions de détentions ont été terribles.

Juillet 1984. Woungly est de nouveau à Paris. Il me reçoit dans une banlieue ouest de la ville. Quelqu’un était venu me prendre à la gare Saint Lazare. J’animais à l’époque une feuille que j’avais dénommée « Demain le Cameroun ». Je découvre enfin le personnage. Un bel homme. Très élégamment habillé. Notre entretien dure plus d’une heure d’horloge. Il m’informe qu’il a prévenu Paul Biya de l’imminence d’une tentative de coup d’Etat, celui du 6 avril. J’en suis ébahi. Il l’a fait grâce à des upécistes qui se trouvent autour du Président. Ceux-ci le renseignent sur tout ce qui se passe à Etoudi. Je n’en crois pas mes oreilles. Il est affirmatif. Je ne peux qu’accepter. Il m’informe également que Paul Biya bien qu’ayant refusé le multipartisme, va néanmoins faire quelque chose pour une détente politique au Cameroun. Déjà, il a libéré les prisonniers politiques. Contre l’avis des caciques du régime. Woungly m’affirme qu’il y a été pour beaucoup. Paul Biya l’a fait sans les prévenir. Il va encore poser un acte osé qui va les déconcerter. Lui, Woungly, ne sait pas encore lequel. Mais, il sait que les notes qu’il lui adresse sont bien appréciées par lui. A preuve, il a libéré les prisonniers politiques. Il lui avait conseillé dans l’un de ses mémorandums de ne pas hériter des rancunes de son prédécesseur. Il les attendrait même fébrilement. Il lui fait de très nombreuses propositions. Il en reçoit un retour positif. Il faut l’assiéger, afin qu’il avance résolument vers l’instauration de la démocratie au Cameroun. Lui, il ne le lâche pas. Il le marque à la culotte à la manière des footballeurs.

Je sors étourdi de notre entretien. « Mais, ne publie pas tout ce que je viens de te dire ». Tel avait été son dernier mot. Je ne le reverrai qu’au Cameroun, en 1991. Nos retrouvailles seront émouvantes…

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