Comme on l’attendait, la procédure judiciaire à l’encontre de trois pères sénégalais qui avaient fait embarquer leurs enfants sur des pirogues clandestines à destination de l’Europe, a connu son épilogue. Poursuivis pour « mise en danger de la vie d’autrui et complicité de trafic des migrants », ils ont été reconnus coupables par le juge et condamnés à 2 ans de prison, dont un mois ferme.

Au-delà de ce verdict, l’on ne peut rester insensible à la double peine de ces pères de familles qui se sont retrouvés dans le box des accusés pour avoir rêvé de donner un avenir meilleur à leurs enfants. En plus de se retrouver pris dans les rets de la Justice, ils vivent déjà, pour certains, avec le lourd chagrin de la perte de leur progéniture dans les profondeurs de la mer. C’est le cas du jeune Doudou Faye, par exemple, qui rêvait de devenir un footballeur professionnel comme toutes les stars sénégalaises du ballon rond qui ont le vent en poupe dans les grands magazines de sports, et qui, hélas, a péri en haute mer. C’est donc véritablement une double déchirure que vivent ces familles qui, on peut le dire, ont manqué de chances en posant le mauvais geste au mauvais moment dans une partie du continent où la pratique est plus que courante.

Au-delà de la responsabilité des Etats africains, c’est aussi celle des dirigeants occidentaux qui est ici engagée

On le sait, de nombreuses familles africaines, de la Côte d’Ivoire au Sénégal en passant par le Mali, pour ne citer que ces exemples, cassent leur tirelire pour envoyer leurs enfants chercher fortune au-delà des océans. C’est pourquoi l’on peut d’ailleurs penser que ces trois familles que l’on a attraites en Justice, ne sont que des boucs émissaires et doivent, de ce fait, constituer la mauvaise conscience des dirigeants du Sénégal, et au-delà, de l’Afrique et du monde.

En effet, ce procès, même si le ministre de Jeunesse, Néné Fatoumata Tall, s’en défend, est aussi celui de l’Etat sénégalais qui, comme tous les Etats africains, a échoué à faire du continent une partie du monde où l’on peut réaliser ses rêves. En proie au chômage et aux difficultés qui vont de pair, les jeunes Africains n’ont parfois pas d’autres choix que de s’engager sur les chemins d’incertitudes de l’exil dans l’espoir d’atteindre l’eldorado européen ou américain dont l’opulence est étalée à longueur de journée par les médias occidentaux eux-mêmes. Et ce ne sont pas les images des tragédies quotidiennes dans la Méditerranée où les traitements cruels infligés par les passeurs clandestins, qui peuvent dissuader ces milliers de jeunes qui, comme les myriades d’éphémères, sont animés par la volonté de partir voir ailleurs. Ces difficultés sont d’ailleurs perçues comme les défis à relever sur le parcours initiatique qui doit les mener à l’accomplissement de leurs rêves.

Mais au-delà de la responsabilité des Etats africains, c’est aussi celle des dirigeants occidentaux qui est ici engagée. En maintenant l’ordre économique actuel, le fossé entre pays riches et pays pauvres ne cesse de se creuser en raison de l’inégale répartition des ressources mondiales. Ce déséquilibre économique accompagné d’une démographie en pleine expansion sur le continent africain, constitue des sources de tensions génératrices de l’exode des populations, notamment de la frange la plus jeune en direction des pays riches.

La Justice sénégalaise a certainement voulu donner un signal fort

C’est en raison de tout cela que l’on est en droit de penser que l’Etat sénégalais a joué le mauvais rôle dans ce procès. En plus de fuir ses propres responsabilités, il a servi de bras de répression aux Occidentaux qui affichent beaucoup de frilosité sur la question de l’émigration et sont prêts à dépenser des fortunes pour qu’en amont, les Etats freinent l’élan des candidats à l’émigration. Du reste, l’on peut douter de l’efficacité de cette stratégie de l’Etat sénégalais qui n’apporte pas une vraie réponse aux causes profondes de l’émigration.

Cela dit, comme le dit un proverbe africain, « quand on gronde la souris, il faut aussi dire un mot au soumbala ». L’on ne peut, en effet, complètement absoudre les familles de leurs responsabilités sur cette question de l’émigration des jeunes. Car, les fonds qu’elles injectent dans les projets d’aventure de leurs enfants, sont souvent largement suffisants pour constituer des capitaux d’investissements pour des micro-entreprises sur place. L’autre grief à l’encontre de ces familles, c’est souvent le refus d’engager de l’argent pour l’éducation de leurs enfants afin de les outiller pour le monde de l’emploi, pour finalement rechercher des raccourcis en les encourageant à prendre les chemins de l’incertitude.

Enfin, il est difficile de croire qu’avec tout le ramdam médiatique autour des conditions des migrants, des parents ne soient pas informés des dangers qui jalonnent les chemins vers l’Europe. Pas un seul jour ne passe, en effet, sans que les grandes télévisions ne diffusent les insoutenables images de ces jeunes Noirs faisant l’objet de traite dans les chambres basses libyennes ou de ces frêles embarcations surabondées de migrants à la dérive dans la Méditerranée, devenues, depuis quelques années, un véritable cimetière à ciel ouvert. L’on ne peut donc pas comprendre que dans ces conditions, des parents puissent prendre encore le risque d’envoyer leurs enfants à l’enfer. Si ce n’est de l’insouciance, c’est de l’inconscience. Et c’est en cela que l’on peut comprendre l’attitude de la Justice sénégalaise qui a certainement voulu donner un signal fort à toutes ces familles qui sont plus attachées à leur rêve d’accomplissement matériel, qu’à la vie même de leurs propres enfants.

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Florelle Sateu

editor