Selon l’Ordre national des pharmaciens du Cameroun (ONPC), ce circuit illicite représente un peu plus de 25% du marché du médicament national.

Au marché central de
Yaoundé, Théodore Tchouffo vend des médicaments de la rue depuis une décennie.
Une quarantaine de médicaments différents sont éparpillés sur une petite table
devant lui. Quelques-uns se trouvent dans leur emballage original, d’autres
dans des bocaux et des boîtes sans étiquette. Un jeune homme vient et paie
1000Fcfa et le vendeur lui donne une plaquette de comprimés d’Artéméther (un
antipaludéen). Ces comprimés coûtent en réalité 2500Fcfa, mais le vendeur
explique que le jeune homme est pauvre. Quelques instant après, un chauffeur de
taxi pressé achète un produit qui n’est pas ouvertement proposé à la vente. Le
vendeur le sort du dessous de son comptoir et ils discutent le prix. Avec une
lame de rasoir, le vendeur coupe une plaquette de médicaments en deux. Je
reconnais le produit : c’est l’Hovotest, un médicament populaire pour augmenter
la libido. Je demande au chauffeur combien il l’a payé. « Répond-il, 2500Fcfa pour
huit pilules ». C’est la raison pour laquelle il parlementait. Plus tard, je
demande au vendeur pourquoi il cache l’Hovotest. « Parce que c’est interdit »,
répond-il. Parfois, les policiers viennent contrôler et s’ils le trouvent, il a
des ennuis. Il ne sait pas pourquoi c’est interdit. En réalité, la plupart de
ses médicaments sont « interdits ». Je soupçonne qu’il les cache parce qu’ils
coûtent cher et que les policiers sont enclins à les « confisquer » pour leur
usage personnel. Ces observations illustrent le caractère kaléidoscopique de la
vente informelle des médicaments dans les villes camerounaises.

Selon
l’Organisation mondiale de la santé (Oms), les faux médicaments sont un fléau
qui tue plus de 800 000 personnes par an à travers le continent africain. D’après
l’Oms, 1 % des médicaments qui circulent dans les pays développés sont des
contrefaçons, mais ce ratio peut atteindre 10 à 15 % dans les pays émergents et
30 % dans les pays en développement. Selon l’Oms, 30 % à 70 % des médicaments
qui se vendent en Afrique sont contrefaits. Dans la même veine, l’Ordre
national des pharmaciens du Cameroun (Onpc), affirme qu’au moins, 25% des
médicaments vendus au Cameroun proviennent des circuits d’approvisionnement
illicites communément appelés « médicaments de la rue ». Le phénomène qui
touchait naguère les zones urbaines s’est propagé également dans les campagnes,
où des « pharmacies de la rue » ont fait leur apparition. Il s’agit, selon une
étude de l’Onpc, « des médicaments
contrefaits, des faux médicaments et des médicaments à l’origine de bonne
fabrication, mais sortie du circuit normal de distribution
». « Ce circuit illicite représente un peu plus
de 25% du marché du médicament national alors que 40% des médicaments de la rue
proviennent de la contrebande
», selon cette association professionnelle. Selon
l’Onpc, « de nombreux personnels relevant
du domaine de la santé, aussi bien des pharmaciens, des délégués médicaux, des
médecins prescripteurs, de laboratoires et des sociétés chargées de la
distribution des médicaments ont une responsabilité dans ce commerce illicite

». Une situation qui a amené plusieurs pharmacies à faire faillite, dans un
secteur névralgique qui englouti chaque année, au moins 100 milliards de FCFA
d’importation des médicaments.

Plusieurs fois, des
actions concertées du ministère de la Santé publique, de l’Ordre national des
pharmaciens et des forces de sécurité ont été lancées, pour de piètres
résultats, puisque le phénomène va grandissant avec des « Docta », selon
l’appellation locale. Au début ce qui se résumait à la vente des aspirines,
Efferalgan, l’alcool et autres médicaments génériques s’est transformé en une
vaste activité indépendamment des conséquences sur la santé de la population. Le
trafic est d’autant plus dangereux qu’il cible en Afrique plus particulièrement
des médicaments vitaux. « Des
médicaments essentiels sont concernés : les antibiotiques, mais aussi les
médicaments pour traiter le paludisme, la tuberculose ou le sida
 »,
explique Bernard Leroy, directeur de l’Institut de recherche anti-contrefaçon
de médicaments (Iracm) à France 24. « En
France, il s’agit plus de médicaments contre le trouble érectile, les amaigrissants
ou les anabolisants
 », compare-t-il. 
Des malades se retrouvent ainsi à consommer des produits falsifiés – à
savoir, des médicaments sans principe actif ou sous-dosés, ou qui contiennent
des substances toxiques. Des poussières de peinture, de l’antigel, de la mort
au rat ou du mercure ont ainsi été retrouvés dans des médicaments de
contrefaçon. « On a déjà donné du
glycol – du produit pour les batteries de voiture – pour traiter les dents qui
percent chez les bébés
 », témoigne Bernard Leroy. Les risques pour la
santé sont nombreux. L’ingestion de ces produits peut provoquer des
pathologies, des handicaps, voire la mort mais également « de fortes résistances puisque il y a un
faible dosage en principe actif. Et pendant ce temps, les malades ne prennent
pas le traitement dont ils ont besoin et la maladie poursuit son cours
 »,
ajoute M. Leroy. En 2013, plus de 122 000 enfants sont morts du paludisme en
Afrique de l’Ouest faute d’avoir pris un traitement adéquat. 

Un
business plus lucratif que la drogue

Si onze chefs d’État
d’Afrique de l’Ouest ont lancé en 2009 “l’appel de Cotonou” pour
lutter contre ce trafic, les médicaments contrefaits continuent de circuler sur
le continent, ravitaillé par des conteneurs en provenance de Chine
principalement. Les prix souvent trop élevés des médicaments et les ruptures de
stocks récurrentes dans les points de vente officiels contraignent les patients
à se tourner vers les marchés parallèles qui fleurissent sur Internet ou dans
la rue. Ce marché lucratif rapporterait, selon la Fondation Chirac, quelque 200
milliards d’euros par an, pour un rendement 20 à 45 fois supérieur à celui du
trafic de drogue. Difficile alors d’endiguer ce fléau qui pullule notamment
dans les rues de Lomé, capitale du Togo. Si la dernière opération d’envergure a
permis de saisir cette année 9 tonnes de marchandise illégale, les revendeurs
de rue ne souffrent ni de rupture d’approvisionnement, ni du manque de clients.
Sur le marché d’Akodessewa, surnommé la “deuxième pharmacie de Lomé“, les produits coûtent jusqu’à
trois fois moins chers que dans les pharmacies officielles. « On nous
interdit de vendre des médicaments dans la rue, mais les pharmaciens eux-mêmes
viennent les acheter chez nous », raconte une vendeuse à France 24. Les
faux médicaments se retrouvent ainsi jusque dans les cabinets médicaux privés,
qui se multiplient dans les quartiers pauvres et échappent à tout contrôle. «La loi N°90/035 du 10 août 1990 en son
article 53 stipule que tout délit, étalage ou distribution de médicaments est
interdit sur la voie publique, dans les foires et marchés à toute personne même
titulaire du diplôme de pharmacien
», a-t-il notamment déclaré.  Par conséquent, Manaouda Malachie tient à
attirer l’attention de ceux qui exercent cette activité illégale à travers des
étals, des kiosques, des pro-pharmacies ou même des magasins de stockages
illégaux, qu’ils sont passibles de poursuites judiciaires, conformément à la
législation en vigueur, a-t-il indiqué, dans un communiqué publié juste avant
la mise en place de cette campagne de sensibilisation.  Par ailleurs, le ministre annonce l’opérationnalisation,
aussi bien au niveau central que de chaque région, d’une Brigade chargée
spécialement de sillonner les villes et localités du pays, en vue de procéder,
avec l’appui d’autres administrations concernées, à la saisie et destruction
systématique de ces médicaments et produits.

Elvis serge
NSAA

L’article Médicaments – 40 % du marché échapperait au circuit officiel est apparu en premier sur Echos Santé.

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