Président du Centre Africain d’Etudes Internationales, Diplomatiques, Economiques et Stratégiques (CEIDES), l’internationaliste critique quelques solutions à l’œuvre pour le moment sur la crise anglophone et propose au gouvernement d’activer des mécanismes internationaux de résolution des conflits.

Le gouvernement indique une fois encore que les bandes armées qui sévissent dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest sont financées et soutenues à partir de «pays amis». Quels moyens peut-il mobiliser pour contraindre ces pays à «lâcher» ces financiers ?

Sur le plan international, ces questions sont délicates et particulièrement complexes. Certes, il y a le comité des sanctions du Conseil de Sécurité des Nations Unies qui peut être activé. Mais les choses ne sont pas si simples. Il y a un travail de terrain, technique, bref un travail de fonds qui doit au préalable être mené. Il faut tout d’abord que les auteurs de ces actes soient interpellés et exploités, pour que des preuves tangibles et définitives soient apportées au soutien de la démonstration de leurs liens directs avec des personnes résidant hors du Cameroun. Donc il faut que le lien entre tel commanditaire et tel auteur des faits dénoncés soit clairement établi, et que ces commanditaires présumés, qui peuvent bénéficier des protections consulaires de leurs pays de résidence s’ils en ont acquis les nationalités, soient répertoriées et soient clairement identifiés dans une liste exhaustive. D’autre part, l’Etat du Cameroun doit rester extrêmement vigilant et surveiller les mouvements de fonds internationaux en provenance ou à destination du Cameroun, dans le cadre des dispositifs internationaux de lutte contre le financement du terrorisme et de la loi nationale contre le terrorisme. Ce n’est qu’à ce moment que le Cameroun peut engager des actions avec ses partenaires bilatéraux et les organisations internationales dont il est membre, pour que ces commanditaires présumés soient neutralisés à leur tour.

Le Cameroun peut alors demander, dans le cadre des mécanismes internationaux, un renforcement de sa coopération avec des pays comme le Nigeria, l’Afrique du Sud, entre autres. Enfin, il ne faut pas perdre de vue le fait que dans les relations internationales, il y a une matrice dont il faut toujours tenir compte : le rapport de force : Quand un pays du sud est-il parvenu à contraindre un pays du nord à engager ou à arrêter des opérations qui préjudicient à ses intérêts ? Il faut remonter au cas du Nicaragua avec les opérations militaires américaines sur son sol (la fameuse la guerre des Bananes, ndlr). Or c’était dans le contexte de la guerre froide, qui n’est plus le même aujourd’hui. Il y a donc une véritable fenêtre d’actions diplomatiques à mener, car autant Boko Haram et les organisations qui lui sont affilées sont reconnus au plan international comme organisations terroristes, autant les groupes qui sévissent dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest ne le sont pas. Donc il y a un travail de terrain d’identification claire de ces groupes armés, et un autre, celui-là diplomatique, de leur inscription dans les listes internationales d’organisations terroristes. A partir de ce moment, nous pourrons œuvrer, dans le cadre de la coopération bilatérale et des organisations internationales dont nous sommes membres, à isoler diplomatiquement ces bandes armées et leurs soutiens internationaux.

Pourquoi le gouvernement n’y parvient pas depuis 4 ans ?

Le problème avec la crise dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, au plan international, se trouve à deux niveaux : d’abord il y a aujourd’hui dans le monde tellement d’enjeux, tellement de crises qui préoccupent au plus haut point les puissances internationales qu’il est difficile de l’inscrire dans leur agenda. Ensuite, il y a le fait que dès le déclenchement de la crise, nous avons-nous-mêmes, dans notre communication, fait valoir le fait qu’il s’agit d’un problème camerouno-camerounais, et que nous allions le régler en interne. Nos partenaires bilatéraux et multilatéraux en ont pensé que nous ne voulions pas d’aide, notamment sur le volet politique et diplomatique du problème. A l’époque, nous mobilisions deux principes forts des relations internationales : la souveraineté internationale de notre pays, et la non-ingérence de la communauté internationale dans les affaires internes d’un Etat souverain. Or il y a une grande différence entre ingérence et appui technique. Je pense que l’un des points à améliorer, dans notre communication, serait de reconnaître cette différence. Il nous faut commencer par convaincre tous nos partenaires que cette crise est une crise partagée, pour parvenir à mobiliser toutes les forces politiques et diplomatiques disponibles. Il nous faut arriver à modifier l’attitude de la communauté internationale au sujet de cette crise en imposant l’idée qu’il s’agit d’une crise locale certes, mais dont les ressorts, les enjeux et la résolution sont globaux. Mais pour y parvenir, il faudra intégrer la position de la communauté internationale qui pense, de manière principielle, que tous ceux qui font partie du problème doivent faire partie de la solution.

«Un des points à améliorer», dites-vous. Ce qui veut dire que vous en avez pointez d’autres…

Oui. Et pas seulement sur la communication. Un sujet d’examen à notre avis, c’est le processus de Désarmement, de Démobilisation et de Réinsertion (DDR) des groupes armés qui sévissent dans ces régions. Nous avons engagé ce DDR sans «Gentlement Agrement» avec la partie en face. De ma modeste expérience et de mes modestes lectures, nulle part dans le monde cela n’a marché ainsi. Pour que le processus de DDR marche, il faut au préalable qu’un accord politique, même à minima, soit trouvé entre les forces en présence.

Autre sujet d’examen enfin, l’option militaire qui, dans les faits, domine la réponse officielle à cette crise. Or lisez les plus grands militaires au monde, ils vous diront que le rôle de l’armée dans les théâtres de conflit est avant tout de créer une alternative dans la résolution du conflit. Les militaires veillent à sécuriser les populations, les installations et les équipements collectifs, mais n’ont pas vocation à régler le conflit. Pour la résolution de cette crise, nous proposons que le chef de l’Etat désigne un Haut-Commissaire dédié, qui aurait la haute main sur les aspects politiques et diplomatiques du conflit et qu’ainsi, à côté du chef de guerre, il y ait un chef politique. Ce dernier pourra alors constituer des équipes dédiées avec une chaîne civile comme dans l’armée, et prendre en charge l’ensemble des volets civils de la crise, et solliciter l’assistance technique internationale en matière de résolution des crises de cette nature. Il y a un savoir-faire international en cette matière, mobilisons-le. Et ce ne serait pas porter préjudice à notre souveraineté nationale. Que je sache, les forces spéciales camerounaises engagées dans ce conflit et dans d’autres sont bien équipées et entraînées, dans le cadre de coopérations militaires bien précises, par des partenaires internationaux !

Nous devons profiter de la célébration de l’an 1 du Grand Dialogue National (GDN) pour mener une évaluation sans complaisance de notre stratégie de résolution de cette crise, identifier clairement les erreurs et manquements éventuels et engager résolument un véritable travail de politique de la paix, à la hauteur des attentes des populations meurtries.

Cet article « Il faut nommer un chef politique pour résoudre cette crise » [Christian Pout] est apparu en premier sur Journal du Cameroun.

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