Alors que la Cedeao est au chevet de la Guinée, quatre commissaires de la commission électorale documentent des opérations de fraude électorale.

« Je n’avais jamais vu les enfants jouer au foot dans cette rue », s’étonne la tenancière d’un restaurant situé au bord d’une artère stratégique de la commune de Ratoma, au nord de Conakry. Au lendemain de la proclamation de la victoire d’Alpha Condé à la présidentielle du 18 octobre, la capitale guinéenne semble déconnectée. Comme éteinte. Pas d’effusion de joie, pas d’activités économiques, ni de trafic… Seuls ces garçons qui plantent leurs mini-cages de foot en plein milieu des rues insufflent de la vie dans les quartiers. Kaloum, commune qui abrite l’administration, est verrouillée et sous haute surveillance. Une compagnie des forces spéciales a été installée dans l’enceinte du Palais du peuple, où est hébergée l’Assemblée nationale.

D’autres zones, au contraire, bouillonnent. Dans les banlieues nord alignées sur la route Le Prince, plutôt favorables à l’opposition, des civils continuent d’être tués ou blessés par balle dans des affrontements entre jeunes contestataires, armés de pierres, et Forces de défense et de sécurité (FDS). Depuis la réquisition de l’armée annoncée jeudi soir, des militaires et en particulier des « bérets rouges » (Bataillon de sécurité présidentielle) ont été aperçus dans plusieurs quartiers aux côtés des FDS. L’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG), principal parti d’opposition, avançait ce samedi un bilan de « 27 morts, près de 200 blessés par balle, des centaines d’arrestations et d’importants dégâts matériels » à travers le pays Les tensions se sont propagées dans de diverses localités et opposent aussi des militants des deux principaux partis politiques en compétition à la présidentielle.

Appels à la mobilisation

Le leader de l’UFDG Cellou Dalein Diallo, convaincu de sa victoire à la présidentielle, accuse le président sortant Alpha Condé de « fraudes massives » et de « coup d’État électoral ». Depuis mardi, il est retenu arbitrairement à son domicile de Dixinn. Une dizaine de véhicules de la gendarmerie et de la police bloquent les accès à sa villa et l’empêchent de sortir. « Déterminé », il compte mollement sur des institutions « inféodées » au pouvoir, et surtout sur la pression de la rue.

Ce lundi matin, le Front national de défense de la Constitution (FNDC) reprend ses marches initiées en avril 2019 et interrompues durant la campagne électorale, pour « empêcher le 3e mandat d’Alpha Condé et ne reconnaître aucune institution illégale et illégitime issue de mascarades électorales et de blanchiment de coup d’État civil ». Une mobilisation test pour le mouvement. Deux coordinateurs nationaux du FNDC ont été tués cette semaine, et les FDS ont fait irruption au domicile du coordinateur national Abdourahmane Sano ce dimanche en fin d’après-midi.

Arrivée des émissaires régionaux

C’est dans ce contexte qu’ont débarqué dimanche après-midi des émissaires de la Cedeao, de l’Union africaine, et de l’ONU. Leur mission : apaiser les violences post-électorales. Une tâche ardue compte tenu de la colère des militants de l’opposition et plus largement des partisans de l’alternance, et face à eux, la répression de l’appareil d’État. Cette mission diplomatique est notamment attendue à la Ceni. Quatre de ses commissaires – sur 17 en tout – comptent les alerter sur « les graves anomalies dans l’organisation de l’élection présidentielle du 18 octobre » qui « affectent la sincérité des résultats provisoires » proclamés samedi. Tel est le thème du rapport de 22 pages qu’ils ont publié dimanche. Il liste de nombreuses irrégularités relevées lors du scrutin, mais surtout entre le dépouillement et la totalisation des résultats par l’instance électorale.

Par exemple, la présence de deux délégués du parti au pouvoir dans certains bureaux de vote, au lieu d’un en principe, « des écarts entre les suffrages exprimés et la somme des suffrages obtenus par les différents candidats, et le déversement de cet écart sur le nombre total de bulletins nuls sans aucune base juridique », « le vote multiple et massif de militaires par dérogation dans plusieurs bureaux de vote », des urnes « transportées dans des destinations inconnues » par des agents de l’Unité spéciale de sécurisation des élections (USSEL, force de gendarmes et de policiers) sans que le dépouillement n’ait été effectué au préalable par le bureau de vote, ou encore le « refus de remettre une copie du PV au parti politique vainqueur du bureau de vote ». Ces dysfonctionnements se sont produits en particulier lors des étapes de remontée des procès-verbaux de chaque bureau de vote vers les préfectures, et de centralisation des résultats par les Commissions administratives de centralisation des votes.

PV manquants et participation gonflée

Lorsque les commissaires de la Ceni ont débuté la procédure finale de totalisation des résultats, ils se sont aussi aperçus que certains PV étaient « introuvables » dans plusieurs circonscriptions. « Par exemple, à Boké (épicentre de l’exploitation de la bauxite au nord de Conakry, NDLR), qui est une grosse préfecture, les procès-verbaux de 104 bureaux de votes, sur 577, n’ont pas été comptabilisés. Les raisons invoquées étaient que certains procès-verbaux avaient été ouverts, ou n’étaient pas parvenus aux commissions de centralisation. Ce sont des prétextes hyperlégers, et nous avons demandé à nos collègues de ne pas comptabiliser cette préfecture. Avec une moyenne de 500 électeurs par bureau de vote, cela représentait tout de même 52 000 électeurs mis de côté. Mais nous n’avons pas été écoutés », explique un des quatre commissaires de la Ceni signataires du rapport.

Le rapport épingle enfin des taux de participation « insolents » en Haute-Guinée, fief du parti au pouvoir, le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG). Ils s’élèvent ainsi à 100,14 % à Faranah, 99,98 % à Kouroussa, 99 % à Siguiri, 98,7 à Kerouané, etc.

« la région de Kankan avec ses 96,75 % de taux de participation a plus de 20 points de plus que la moyenne des autres régions (75 %) », souligne le rapport.

« À Kouroussa par exemple, on dénombre 150 bulletins nuls pour 400 bureaux de vote ce qui nous paraît improbable. C’est une zone reculée, avec une part importante de la population illettrée, qui ne sait pas vraiment comment voter. D’autre part, comment se fait-il que parmi toutes les personnes recensées depuis novembre 2019, certains ne soient pas malades, décédés, ou n’aient pas pu récupérer leur carte électorale ? On ne parvient pas à justifier ce nombre insignifiant de bulletins nuls, autrement qu’en avançant une falsification des résultats », poursuit l’un des auteurs du rapport.

« Ce serait trahir notre serment, et trahir la Guinée, que de rester sans rien dire », ajoute-t-il.

Reste à voir quelles seront les répercussions de ce rapport, peu commenté jusque-là dans un pays quasiment privé d’internet depuis la coupure, jeudi soir, du réseau de l’opérateur Orange.

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