Textes :  Genèse 9, 8-15 ; 1Pierre 3, 18-22 ; Marc 1,12-15

Un ami me disait la semaine passée qu’il appréciait les célébrations des églises protestantes historiques de France, tout simplement parce qu’elles ne sont pas trop longues ! Elle dure une heure ! Je vous laisse décider si cette phrase est un compliment ou non…

Cette page d’Evangile que nous venons d’entendre est probablement la plus courte des trois années liturgiques. Courte, mais très dense. Son auteur ne nous fait pas une longue description des tentations de Jésus, comme le font Matthieu et Luc. Le décor planté par Marc est tout simple : un désert… des bêtes sauvages et des anges. Un désert, tout d’abord. Spontanément, le désert peut évoquer la solitude, le manque, la privation, voire la stérilité. Mais pourquoi alors, y être poussé par l’Esprit ?  

Le désert que nous sommes invités à fréquenter durant ce temps de Carême n’est pas ce désert de solitude. Le désert est justement ce lieu où on ne peut survivre tout seul. Il est ce lieu où nous reconnaissons que nous avons besoin d’un autre, d’un guide, d’une main pour nous conduire ; c’est un lieu où nous nous sentons dépendants.  

Le désert est ce lieu d’intériorité où nous ne pouvons mentir, ce lieu que nous évitons parfois, car il nous confronte à nous-mêmes. Au désert, l’absence des choses dont nous avons besoin nous confronte à notre désir profond, au désir de ceux dont nous sommes dépendants.   Ce désert, par où commence notre chemin de Carême, n’est donc pas le désert de la solitude, mais un lieu paradoxal, fait de liberté et de dépendance.

Le désert est ce lieu de liberté où il n’y a pas de route tracée, mais où nous pouvons trouver notre propre mission, notre chemin. Mais le désert a de multiples significations dans la tradition judéo-chrétienne.  

C’est tout d’abord le lieu de la rencontre avec Dieu. On se souvient que c’est là que le prophète Elie s’est réfugié. Il faut dire que c’était bien nécessaire. Il venait de massacrer les prêtres de Baal sur le mont Thabor. La reine Jézabel était furieuse. Elle l’a fait rechercher pour pouvoir le mettre à mort. Elie part se réfugier. Où cela, dans sa famille ? Chez des amis ?  

Non, il veut retourner au mont Sinaï, là où le Seigneur s’était manifesté à son peuple. C’est là qu’Elie veut retrouver l’intimité avec son Dieu, un peu comme certains couples qui refont leur voyage de noces pour mieux revivre ces beaux moments de complicité.   Le désert, c’est le lieu privilégié de la rencontre, loin de l’agitation de tous les jours.

Nous aussi, partons quelques instants dans le désert loin de la bousculade de tous les jours et de la pollution des milles petits détails de la vie quotidienne et allons à la rencontre du Bien-aimé.  

Oui, mais me direz-vous, être seul, ce n’est pas facile. C’est dans le silence et la solitude que se réveillent tous les monstres qui sommeillent dans notre cœur. C’est alors, dans le silence et la solitude, que se réveillent la tristesse, l’angoisse, la rancune. S’arrêter un instant, c’est laisser libre cours à toutes les horreurs de notre cœur.  

Nous aussi, partons pour le désert, où nous retrouverons la tendresse et l’amitié de Dieu pour chacun de nous. Partons dans le désert pour y affronter nos tristesses et nos angoisses qui seront comme transfigurés par la lumière infinie du Bien-aimé. Alors les anges nous serviront parce que nous-mêmes nous proclamerons que le Royaume de Dieu est tout proche.  

Nous sommes invités à ne pas déserter notre propre désert. L’Esprit nous pousse au désert, pour découvrir dépendance et liberté. Et si le désert est ce lieu où nous avons peur de nous perdre ; il nous permet en réalité de découvrir qui nous sommes.

Dans ce désert, il y des anges et les bêtes sauvages. Lorsque nous nous risquons à visiter ces lieux déserts en nous-mêmes, il n’est pas rare d’y trouver quelques bêtes sauvages, un peu de violence, de l’égoïsme, une vague envie de domination, et des anges de toute-puissance: toutes ces choses qui en définitive nous isolent et nous empêche d’être libres.

La réaction spontanée est de fuir ces parts menaçantes et de nous tourner vers une part de nous idéalisée, angélique. C’est tout le contraire que nous sommes invités à faire. Vivre en paix, être libre, c’est apprivoiser nos ombres sans être angélique. C’est vivre avec une animalité maîtrisée sans se croire plus haut que ce que nous ne sommes.  

« L’homme n’est ni ange ni bête… » écrivait Pascal « mais le malheur veut que celui qui veut faire l’ange fait la bête » Le véritable désert fait tomber les masques de l’ange et de la bête, des illusions et de la dépression.  

Vouloir la grandeur, faire l’ange, c’est se complaire dans l’illusion de la réussite, c’est se conduire dans une peur de perdre de l’affection. Le désert nous empêche de mettre ces masques-là. Mais il nous confronte aussi à la part sauvage en nous, ces parts menaçantes parce que menacées, ces zones d’ombres non apprivoisées, qui font ce que nous sommes !   Jésus vivant tant avec les bêtes sauvages et les anges nous montre un chemin d’une humanité réconciliée avec elle-même, une humanité démasquée.

Une telle réconciliation ne peut se vivre que dans le désert, lieu de la rencontre au-delà de l’absence ; lieu ou les fantasmes s’effondrent, où nous pouvons vaincre celui qui nous divise intérieurement, le lieu où l’homme se découvre lui-même,

Puisqu’au désert, il n’y a pas d’ombre pour se cacher. Vous le sentez, cette page d’évangile est riche et n’a rien à voir avec un discours moralisant sur les tentations ! Elle nous invite plutôt, sans peurs et sans idéaux, à nous nourrir et à nous restaurer, à refaire notre unité. Si le désert est ce lieu où nous avons peur de nous perdre ; notre désert intérieur, par contre, est ce lieu où nous pouvons nous découvrir.  

En ce début de Carême, chacune et chacun d’entre nous, nous sommes poussés par l’Esprit pour partir dans notre désert intime. Dieu nous offre quarante jours pour retrouver cette paix intérieure nécessaire à la compréhension du mystère de cette Pâques qui nous est offerte à toutes et à tous.

Nous sommes conviés à vivre un chemin de pacification véritable, celle qui commence d’abord par nous. N’ayons pas ou plus peur de nous-mêmes. Acceptons-nous dans la fragilité de notre humanité qui fait l’essence même de notre être. Redécouvrons que cette fragilité peut devenir une véritable force de vie lorsque nous sommes capables de la reconnaître.

 De quelle manière ? Tout simplement, tout tendrement, en osant la partager avec celles et ceux de qui nous nous faisons proches. Une fragilité partagée n’est pas un aveu de faiblesse, elle est plutôt une occasion donnée d’être dorénavant portée par d’autres personnes aimées. Je ne suis plus seul à l’affronter.

  Lorsque je suis capable de faire l’expérience d’un tel partage, je découvre à nouveau que la loi du plus fort n’a plus lieu d’être. Il n’est plus nécessaire de montrer les dents et de sortir nos griffes.

Je n’ai plus peur de moi. Je n’ai plus peur des autres. Je n’ai plus peur de Dieu. Je m’accepte et me découvre accepté et aimé tel que je suis. Je suis ainsi pacifié.   Voilà donc ce que le Carême nous invite à vivre durant ces quarante jours.

Dommage qu’il soit alors si court. La vie ne serait-elle pas plus belle encore si nous pouvions vivre dans un monde de paix où il n’y aurait plus de place pour la peur, le ressentiment, la rancune, l’amertume, la tristesse.  

Dans ce monde-là, nous goûterons chaque jour la douceur et la tendresse de Dieu. Telle est la promesse de Pâques. Alors, si vous voulez que ce temps de Carême vous soit nourrissant, reprenez un petit peu de désert.

Amen. 

Rev. Dr Joël Hervé Boudja: +336 61 69 47 27

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