La pandémie a fait de nous des immigrés dans notre propre vie. Elle nous a jetés, malgré nous, sur des routes incertaines, avec au ventre souvent l’inquiétude, parfois même la peur. D’une certaine manière, le virus a ravagé notre demeure, saccagé notre environnement, bousculé nos habitudes et drastiquement restreint nos perspectives. Nous avons dû fuir nos vies d’avant pour nous réfugier dans une vie plus précaire, en quête de sécurité ou simplement de protection pour nous-mêmes. Le virus a fait de nous des immigrés expulsés de notre propre vie, des exilés vers des lendemains inconnus. Et peut-être certains pensent-ils déjà qu’il n’y aura pas de retour à la vie d’avant.

Qu’est-ce qu’un immigré ? C’est celui qui a dû, malgré lui et souvent du jour au lendemain, quitter la vie qu’il menait, ses habitudes, le confort qui était le sien, pour partir, forcé, en quête d’une nouvelle vie, d’une nouvelle sécurité, d’un nouveau bien-être. Migrer entre deux existences, par nécessité, à cause du danger, c’est ce qui nous arrive actuellement : nous étions confortablement installés dans nos vies et voici que la pandémie nous a fait quitter nos certitudes et nos repères, notre vie d’avant, pour migrer vers un mode de vie plus confiné, plus isolé, plus troublé, plus incertain. Souvent l’immigré est seul, coupé des siens, errant en état de faiblesse, en butte à l’incertitude et parfois au désespoir.

« Tu n’exploiteras pas l’immigré, tu ne l’opprimeras pas, car vous étiez vous-mêmes des immigrés au pays d’Égypte », dit le Livre de l’Exode, précisément le livre qui relate la sortie d’Égypte et l’errance qui s’en suit au désert.

« Tu n’exploiteras pas l’immigré, parce que tu as été toi-même un immigré. » Nous pouvons désormais méditer cette phrase, à la lumière de notre errance actuelle, de la solitude que nous vivons, des privations qui nous sont actuellement imposées, des proches qui nous manquent, de la lassitude qui s’installe.

La traversée du désert que nous vivons devrait augmenter notre empathie envers celles et ceux qui sont les vrais exilés de la vie, les vrais immigrés sur notre terre. Voilà le sens du verset « vous étiez vous-mêmes des immigrés au pays d’Égypte ». Il évoque un souvenir, et pour nous il est parlant. Avez-vous déjà senti que cette pandémie vous a rendu plus solidaire ?

Dans l’Évangile Jésus nous redit le grand commandement de l’Amour : aimer Dieu de tout son cœur et aimer son prochain « comme » soi même. Beaucoup de chrétiens peinent à comprendre ce « comme soi-même » dont on sent bien qu’il ne s’agit pas d’égoïsme. Alors de quel amour de soi s’agit-il ?

Précisément de s’aimer tel qu’on est, avec ses grandeurs et ses faiblesses, se réjouissant de ce qui est beau et s’affligeant de ce qui ne va pas. L’autre, l’étranger, lui aussi a des faiblesses, chez lui aussi il y a des choses qui ne vont pas. C’est le cas chez tout le monde, comme il y a aussi de la bonté d’âme et de la grandeur en tous. Aimer son prochain comme soi-même c’est aimer l’autre avec la même authenticité bienveillante et miséricordieuse avec laquelle nous nous acceptons nous-même. A contrario, si je ne parviens pas à aimer mon prochain, c’est sans doute que je ne m’aime pas non plus.

Enfin, dernière comparaison, celle que fait Jésus, toujours dans l’Évangile, entre les deux commandements de l’Amour : « aimer Dieu de tout son cœur » c’est comme « aimer son prochain comme soi-même ». L’authenticité avec laquelle je parviendrai à aimer mon prochain sera l’authenticité avec laquelle je pourrai aimer Dieu. Et de même, a contrario, si je n’aime pas Dieu de tout mon cœur, je ne pourrai pas aimer mon prochain authentiquement.

Si vous le voulez bien, concluons. L’immigré est dans une situation méprisable mais le souvenir de nos propres errances, de toutes nos traversées du désert devraient susciter en nous l’empathie. C’est cette authenticité, cette compassion, basée sur le souvenir de nos propres afflictions, qui, à mesure qu’elle se développe, favorise l’authenticité avec laquelle nous aimons Dieu.

Aimer Dieu c’est aimer l’autre comme on s’aime soi, c’est à dire avec la plus grande authenticité possible.

Amusez-vous à tourner ces équations dans tous les sens : Aimer authentiquement Dieu = Aimer authentiquement les autres = S’aimer authentiquement soi. Vous trouverez plein de conclusions intéressantes pour votre vie spirituelle. Par exemple : « si je ne m’aime pas, je n’aime pas Dieu » ou bien « le prochain que j’aime le moins, c’est comme ça que j’aime Dieu » ou encore « Il n’est pas possible d’aimer Dieu autrement qu’un immigré ». Amusez-vous à décliner toutes les conséquences spirituelles de cette double équation au sein du commandement d’aimer.

Profitez-en, par exemple, pour méditer en quoi aujourd’hui vous êtes étrangers dans vos propres vies. Qu’avez-vous, à cause de cette pandémie, laissé en chemin ce qui ne vous manque pas ; qu’avez-vous perdu qui vous manque ?

Tu aimeras l’immigré comme toi-même, parce que l’immigré – l’immigré du bonheur – c’est toujours quelque part toi. Et le bonheur qui te manque, c’est l’amour. L’amour de toi-même, l’amour des autres, l’amour de Dieu. Amen.

Textes: Exode 22,20-26; Mathieu 22, 34-40

REV. DR. JOËL BOUDJA Tel: +336 61 69 47 27

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