Fausses polémiques sur les quotas à l’Enam [Par Louis-Marie Kakdeu, PhD & MPA]

L’enseignant d’université démontre que le texte qui fixe les quotas par région aux concours administratifs n’existe pas.

D’années en années, il se développe une fausse polémique sur les quotas des places par région appliqués à l’Enam ainsi que dans d’autres concours administratifs au Cameroun. Les pourfendeurs se basent sur l’article 2 de l’arrêté n°10467 signé du ministre de la Fonction publique le 04 octobre 1982 et réactualisé le 20 août 1992, relatif aux quotas des places réservées aux ressortissants des différentes « provinces [régions] » admis aux concours administratifs. Ce texte attribue 5% de places à l’Adamaoua, 18% à l’Extrême Nord, 7% au Nord, 15% au Centre, 4% à l’Est, 4% au Sud, 13% à l’Ouest, 12% au Littoral, 12% Nord-Ouest et 8% au Sud-Ouest. C’est sur cette base que le mouvement 10 millions de nordistes de Guibai Gatama publiait le 09 octobre 2020 un communiqué revendiquant 30% pour les régions du septentrion. Qu’en est-il effectivement ?

Une référence caduque

Tout commence par le décret n°82/407 du 7 septembre 1982 qui donne la compétence au ministre de la Fonction publique de définir les quotas des places par « provinces [régions] ». C’est sur cette base que le MINFOPRA avait pris l’arrêté n°10467 ci-dessus. Or, ce n’est plus sur la même base juridique (décret n°82/407 du 7 septembre 1982) que le ministre de la fonction publique d’alors (un certain Garga Haman Adji) avait « réactualisé » l’arrêté de 1982 le 20 août 1992. C’était sur la base du décret n°90/1087 du 25 juin 1990 fixant le régime général des concours administratifs. Où est le problème ? Le problème est que le décret de 1990 a été abrogé par le nouveau décret du Premier Ministre, Peter MAFANY MUSONGE, n°2000/696/PM du 13 septembre 2000 fixant le régime général des concours administratifs, en son article 61. Par conséquent, l’on continue de citer par erreur un texte abrogé il y a 20 ans.

Que dit le nouveau décret ? Il dit en son article 60 que la compétence de la fixation du quota des places par « province [région] » incombe dorénavant au Premier ministre. En son article 3, on peut lire que la compétence du Ministre chargé de la fonction publique a été limitée à l’ouverture, l’organisation et la publication des résultats des concours « en liaison avec les départements ministériels concernés ». Mieux, le MINFOPRA se limite à publier « le nombre de postes de travail disponibles en vue des recrutements (…) sur la base d’un planning annuel et des dotations budgétaires, en fonction des besoins exprimés par les départements ministériels ».

Où est le deuxième problème ? Le deuxième problème est que depuis l’an 2000, le Premier ministre qui en a la compétence, n’a fixé aucun quota de places par région. Or, cela n’empêche pas le Ministre en charge de la fonction publique de publier les résultats. Le flou est à ce niveau. Mais, cela ne saurait être sur la base de l’arrêté de Garga Haman Adji. Aussi pourquoi? Parce que le décret de 2000 apporte une précision sur l’origine, ce qui modifie substantiellement l’équation démographique. Ainsi, à l’article 60 alinéa 2, il est précisé: “Est considérée comme province d’origine d’un candidat, la province d’origine de son père ou, le cas échéant, celle de sa mère”. Dans ce cas, ceux que l’on considère comme étant les “Allogènes” ne sont pas comptés dans leurs lieux de résidence, ce qui modifie substantiellement le poids démographique des régions jadis connu.

Une action pertinence dans ce sens consiste à mettre la pression plutôt sur le Premier ministre afin qu’il fixe les nouveaux quotas. En l’absence d’un tel texte, le MINFOPRA est dans son rôle de publier les résultats. Troisième problème: Une telle action sur le premier ministre n’engendrera pas le sensationnel recherché par les entrepreneurs politiques.

Contre la politique de l’équilibre régional

Comme vous connaissez ma démarche, il faut d’abord expliquer une situation avant de critiquer. Dans ce pays, les gens ont pris l’habitude de critiquer ce qu’ils ne comprennent pas eux-mêmes. Pour ma part, je ne trouve pas pourquoi le Premier ministre doit fixer de nouveaux quotas. Voici ma raison :

L’arrêté de 1982 avait une explication historique valable. Il s’appuyait sur la démographie certes mais, aussi et surtout sur la situation de l’éducation dans chaque région. Il y avait ce qu’on appelait « région sous-scolarisée ». En clair, l’on ne pouvait pas soumettre les candidats normalement scolarisés et les candidats sous-scolarisés aux mêmes conditions d’examen pour accéder à la fonction publique. La situation de la sous-scolarisation a-t-elle évoluée ? La réponse est : pas vraiment. Je sors d’un long périple dans la partie septentrionale du pays et la situation des écoles est toujours dramatique voir, inacceptable en république. L’on ne peut pas admettre qu’en plein 21ème siècle, il y ait encore des écoles en tiges de maïs ou de mil. Par conséquent, l’école est fermée en saison pluvieuse. Je ne parle même pas de la qualité des enseignants qu’on y retrouve : des bénévoles qui savent à peine lire et écrire. La question est de savoir si l’on peut soumettre les candidats issus de ces écoles aux mêmes conditions que les autres scolarisés dans des conditions normales. La réponse qui nous vient tous à l’esprit est NON. Pourquoi suis-je alors contre l’équilibre régional ? Pour deux raisons :

D’abord, sur le plan de l’évaluation des politiques publiques, la persistance de la sous-scolarisation montre que la politique de l’équilibre régional n’a pas été efficace. Elle n’a pas permis de résoudre le problème de sous-scolarisation. On ne peut donc pas reconduire quelque chose qui ne marche pas. Ensuite, je suis contre parce que l’on ne peut pas continuer à créer de par la loi des sous-citoyens. On ne peut pas continuer de dire que les Nordistes sont faibles parce qu’ils réussissent les concours administratifs avec six de moyenne. Il faut plutôt aller dans le sens de créer les conditions pour l’égalité de tous les citoyens.

Quelle proposition de solution ?

La solution se trouve dans l’établissement d’une espèce de justice dans l’allocation des ressources. Il s’agit là de la politique budgétaire. L’on ne peut pas continuer de faire la répartition des postes (équilibre régional sous sa forme actuelle) alors qu’il faut faire la répartition équitable des ressources. En clair, il faut allouer plus de ressources au Septentrion pour la construction des infrastructures nécessaires à l’éducation. En 2020, l’Etat du Cameroun a les moyens de mettre au moins un bâtiment de deux salles de classe dans chaque école créée. Il faut le faire au lieu de le laisser perdurer les écoles en tiges de mil et de promouvoir des quotas dégradants et avilissants.

Je suis donc contre toutes les entreprises politiques qui se nourrissent des quotas supposés aux concours administratifs. Hier, on voyait très actifs les regroupements comme La’akam. Aujourd’hui, plusieurs autres mouvements sont nés, toujours dans l’esprit communautariste. Heureusement que l’un des promoteurs du La’akam a trouvé une nouvelle niche dans la médiation et la réconciliation. « C’est ça qui donne l’argent maintenant ! ». Wéééééé, les entrepreneurs politiques vont nous tuer dans ce pays !!

NB: Il est clair que le débat sur la corruption à l’Enam ainsi que dans l’ensemble de la fonction publique est un autre sujet que je n’aborde pas dans cette réflexion.

Bon weekend,

 

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