Il y a quelques semaines, depuis son exil français, Guillaume Soro disait à qui voulait l’entendre que la présidentielle ivoirienne n’aurait pas lieu, en tout cas pas à la date du 31 octobre pourtant gravée dans la marbre de la constitution de 2016.

Une antienne reprise à l’envi et en chœur par Pascal Affi Nguessan et ses camarades de l’opposition qui ont décrété la désobéissance civile et le boycott actif. Ils ne seront finalement pas parvenus à empêcher totalement la tenue du scrutin qui s’est déroulé certes avec des actes de violences et de vandalismes épars mais pas dans le chaos généralisé que tout le monde redoutait. Des incidents à Blockhauss , des bureaux de vote attaqués et empêchés d’ouverture à Youpougon, Yamoussoukro, Daoukro, du matériel électoral saccagé à Vavoua, Agboville, Adzopé, Daloa, des barrages dressées ici et là…

Et un bilan matériel et humain qui n’a pas eu la même ampleur selon qu’on est de l’opposition ou de la majorité. Quand la première recense plus de 100 incidents à travers le territoire et de nombreux morts , le RHDP, lui, estime que seulement une cinquantaine de bureaux de vote sur les 22000 ont été concernés par les troubles. Pas de quoi donc fouetter un ADOlâtre. Pour les uns « le coup d’Etat constitutionnel et électoral » a de fait échoué, pour les autres la consultation est tout ce qu’il y a de réussi. Sans qu’on ne sache vraiment si la faible affluence constatée samedi est due au respect des mots d’ ordre des contempteurs du régime ou à la peur des violences qui étaient tellement prévisibles que beaucoup de citadins se sont cloitrés chez eux quand ils n’avaient pas déserté les centres urbains, en particulier Abidjan, pour se réfugier dans leurs villages.

Rien de bien nouveau en somme sur la lagune Ebrié puisque depuis une trentaine d’années, la Côte d’Ivoire est abonnée aux élections à tumultueuses parce que non consensuelles, les uns pactisant invariablement avec les autres pour exclure certains de la compétition au gré de leurs intérêts et de leurs alliances du moment.

En 1995, après la guerre de succession consécutive à la mort d’Houphouët, Henri Konan Bédié sorti vainqueur du bras de fer avec ADO –qui s’était piqué de compter les vaches alors qu’on lui avait seulement demander de venir les traire -, invente le concept funeste d’ivoirité pour se retrouver seul face au PIT Francis Wodié après avoir fait disqualifié Ouattara et Gbagbo . En 2000, consécutivement au coup d’Etat du général Papa Noel, l’enfant terrible de Ouaragahio s’associe avec Robert Guei pour exclure Bédié et Ouattara avant de rouler son « asso » dans la farine –avec toujours Wodié dans le rôle du comparse- sur fond de violences inouïes. Lui-même reconnaitra plus tard avoir été élu dans des circonstances « calamiteuses ».

En 2010, après une décennie de rébellion menée par Soro avec le soutien de Blaise Compaoré, ADO et consorts, pour une fois , suite aux Accords de Linas-Marcoussis, les trois Eléphants de la faune politique ivoirienne sont tous sur la ligne de départ mais ça se termine dans le fracas des armes. Bilan, 3000 morts, un tissu social en lambeaux et le « Woody » expédié à la CPI pendant que les vainqueurs sablent le champagne et roulent carrossent. Jusqu’à ce que , tels des bandits d’un western qui se neutralisent mutuellement pour le partage du butin, ADO élimine l’un après l’autre ses anciens alliés qui pensaient leur tour venu. Et voilà l’ancien ostracisé qui se rend à son tour coupable d’exclusion en instrumentalisant la justice pour se débarrasser de ses adversaires. Quand donc enfin le Ivoiriens auront-ils droit à des élections inclusives et transparentes dont les résultats ne souffriront d’aucune contestation parce que l’organisation aura été consensuelle sur toute la ligne ?
En attendant ce jour béni, contre vents et marées donc , Alassane Dramane Ouattara aura tenu tant bien que mal son pari grâce notamment à 35000 éléments des forces de défense et de sécurité mobilisés pour la circonstance. Mais l’élection a perdu depuis longtemps de son intérêt. D’abord avec la mise à l’écart d’une quarantaine de prétendants par le Conseil constitutionnel qui n’en a retenus que quatre ; ensuite par la politique de la chaise vide pratiquée par les candidats du PDCI et du FPI ; réduisant ainsi la compétition à un match d’ entrainement entre le président sortant et Kouadio Konan Bertin . Du coup la victoire d’ADO ne fait l’ombre d’aucun doute même si à vaincre sans péril il va triompher sans gloire. Mais de gloire, lui s’en fiche comme de sa première barboteuse sinon après avoir juré qu’il ne renouvellerait pas son bail au palais de Cocody, il n’aurait pas pris prétexte du décès subit de son premier ministre et dauphin désigné Amadou Gon Coulibaly pour se présenter pour un troisième mandat. Comme s’il n ‘ y avait autour de lui que des gens de basse extraction alors que le parti regorge de nombreux cadres susceptibles d’assumer la fonction suprême.

Mais comment le condamner sans possibilité de rémission quand le Sphinx de Daoukro, qui n’a pourtant jamais brillé par son intelligence et son flair politiques et qui ne rêve que de vengeance depuis 1999, s’est imposé à 86 ans porte-drapeau du PDCI alors que c’est lui qui a ouvert la boîte de pandore ayant libéré tous les malheurs de la Côte d’Ivoire ? Comment le blâmer totalement quand Gbagbo, qui n’a même pas fini avec ses ennuis judiciaires puisqu’il attend son éventuel procès en appel à la CPI, trépignait, lui aussi, d’impatience d’en découdre à nouveau ? La sagesse aurait en fait voulu que tous les trois, qui se neutralisent réciproquement depuis des lustres, mettent de côté leur ego surdimensionné et leur haine recuite pour s’éclipser et laisser la place à une nouvelle génération. La scène politique ivoirienne en aurait été ipso facto assainie. Au lieu de quoi…

Reste maintenant à savoir ce que le vainqueur va faire de cette victoire programmée à la Pyrrhus, lui qui entend consommer sa forfaiture avant de tendre la main à ses ennemis comme il l’a promis la semaine dernière dans une interview à RFI et à France 24. Une main tendue qui a peu de chance d’être acceptée puisque hier, l’opposition par la voix d’Affi « ne reconnaître pas l’élection », « constate la fin du mandat » d’ADO, « appelle les Ivoiriens à la mobilisation générale pour faire barrage à la dictature » et exige « l’ouverture d’une transition civile ».

On peut donc être sûr d’une chose, coup d’Etat constitutionnel ou pas, cette prolongation au prix d’un changement des règles du jeu en plein match, ne va pas servir l’impératif de réconciliation nationale qui demeurera à jamais la tâche sombre des années ADO. Mais comme le dit si bien un proverbe de chez nous, « celui qui met le feu à un cimetière ne craint pas les hurlements des fantômes ».

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