La formule “politics na njangui” vient de l’ex-premier ministre Achidi Achu. Elle signifie littéralement que la politique c’est la tontine. En d‘autres termes, la politique, c’est le donnant- donnant, ce qui suppose une solidarité spontanée ou obligée entre partenaires : ici, l’Etat et là la société.

On pourrait aussi très simplement définir l’expression “politics na njangui” en prenant comme illustration l’ordre rotatif d’une tontine ; car c’est quoi une tontine ? C’est une association de personnes cotisant à une caisse commune dont le montant est remis à tour de rôle à chacune d’elles. En faisant allusion à cette image, Albert Dzongang, allié de Maurice Kamto, soutenait (dans un discours qui ne s’encombrait pas de fioritures) que le temps était arrivé pour que sa communauté prenne la tontine. L’idée que la pouvoir est à l’image d’un butin dont il faut négocier les modalités de partage, traverse la pensée politique camerounaise. En suggérant une pratique de l’alternance basée sur la rotation des ethnies au sommet de l’Etat, le professeur Joseph Owona ne proposait-il pas un mode d’accès au pouvoir qui s’inspire du njangui ? Il écrivait en substance :

“Une des solutions d’avenir de nos institutions sera d’inventer l’alternative équitable dans un Cameroun réputé comme étant une Afrique en miniature. L’alternativité régionale s’avèrerait peut-être comme la règle la plus souhaitable, consistant en une rotation du pouvoir suprême entre toutes les régions du pays…L’éternelle règle de

l’équilibre régional pourrait servir de correctif positif des inégalités d’origine culturelle, religieuse ou géographique. La “formule magique” sert bien aux helvétiques pour constituer leur gouvernement, pour assurer la représentation de tous les cantons”.Cf :Les systèmes politiques précoloniaux au Cameroun, P .95

Le njangui : La logique du donnant-donnant

Dans la logique transactionnelle du donnant-donnant, il est attendu de toute personne qui obtient un marché auprès du pouvoir, qu’elle s’abstienne de toute critique à l’égard de celui, qu’elle fasse montre de fidélité politique, qu’elle évite de s’afficher en public avec un opposant. Combien d’individus appartenant à nos classes moyennes font du business avec l’Etat ou souhaiteraient le faire ? C’est trop de monde, donc trop de gens contraints au silence ou tentés par le silence. Il a été reproché à Charlotte Dipanda de critiquer le régime alors qu’elle avait reçu de celui-ci beaucoup d’argent pour prester dans le cadre d’une compétition sportive. Etrange conception de la vie publique. N’a-t-elle réalisé le travail pour lequel a été payée ? Pourquoi un contrat pour une prestation artistique doit nécessairement induire une fidélité politique ?

Il est évident que dans un tel contexte les producteurs de richesses matérielles ou culturelles qui pourront gagner leur vie bourgeoisement tout en restant des esprits libres seront soit des acteurs qui ne visent pas la commande publique soit des personnes qui ont des connections avec l’international comme représentants de firmes étrangères, relais de la sous-traitance transnationale…

A l’époque où le PR Luc Sindjoun était encore dans le monde de la recherche universitaire, il expliquait en ces termes, la logique njanguiste du donnant-donnant :

“Dans le contexte d’élections concurrentielles, les réalisations de l’Etat dans les localités sont désormais conditionnées par le soutien électoral apporté aux candidats de l’ex- parti unique ou doivent entraîner une adhésion au régime. La ( politique du njangui) ne souffre plus d‘exception au nom d‘un intérêt plus général. C’est ainsi qu’au lendemain des élections présidentielles de 1992 et municipales de 1996, la victoire de John Fru Ndi et des candidats SDF dans la province de l’Ouest a été interprétée dans certains milieux comme une ingratitude des populations vis-à-vis d’un régime ayant œuvré pour son bien-être à travers la construction d’infrastructures et la nomination de plusieurs de leurs (( enfants )) au gouvernement. On a ainsi culpabilisé de manière quasi officielle les Bamiléké appelés à se ( racheter, et ceci s’est traduit par une diminution sensible de leur nombre dans le gouvernement de novembre 1992”.cf :Le champ social camerounais : désordre inventif, mythes simplificateurs et stabilité hégémonique de l’Etat P.65

L’idéologie du njangui s’accompagne ainsi de pratiques clientélistes qui alimentent les logiques de captation de la rente ethnique. Ce ne sont plus seulement les services rendus au souverain qui garantissent la promotion ou le maintien de l’élite politique dans les hautes sphères de l’État, mais également la capacité à mobiliser l’électorat en faveur du régime. Les acteurs qui au sein du pouvoir sont à l’œuvre dans ces stratégies ont su profiter des phénomènes de recompositions socio-identitaires dont

les traits les plus saillants sont le retour des irrédentismes et le réveil des replis identitaires dans les jeux politiques. C’est dans ce contexte qu’on a vu se multiplier ces dernières décennies la publication des mémorandums adressés au chef de l’Etat par des élites tribales. Ces dernières se présentent comme des porte-paroles de populations victimes d’injustices. En réalité, elles se battent davantage pour leur propre positionnement dans l’échiquier politique.

Ateba Eyene créait un tintamarre dans le monde éditorial avec les paradoxes du pays organisateur. Ce pamphlet qui ne lui attira pas seulement des amitiés, rendait compte des impasses du njangui. Le pays organisateur s’attendait à un développement des infrastructures comme cela arrive dans les pays qui abritent la coupe du monde ou les jeux olympiques. Il a davantage reçu des postes de ministres, de directeurs généraux de société…Le livre d’Ateba Eyene fixe le décor et montre le profil des bénéficiaires du njangui. Ce sont rarement les populations mais très largement les élites. Le njangui s’organise dans une transaction clientéliste entre le pouvoir central et les différentes élites régionales. A ces élites viendra se greffer une population de courtisans venus de la classe moyenne. Ça va produire une société de cour.

L’intérêt de ce qu’on a appelé dans la culture politique de la gauche “le peuple” c’est-à-dire ceux sur qui s’exercent le pouvoir, ne sera qu’un argument théorique au service de la transaction clientéliste. Le njangui de la rente étatique est profondément inégalitaire car le pouvoir n’aime pas de la même manière toutes les élites tribales qui viennent cogner à sa porte. Ce qu’il a donné à certaines est dix fois supérieur à ce qu’il

a donné à d’autres. Il va s’en suivre jalousie et compétition entre les élites communautaires. Le njangui politique est une trahison du njangui sociologique.

Le Njangui : La logique rotative

Albert Dzongang cité plus haut disait que le temps était arrivé pour ses frères de prendre la tontine. Mais qui a établi l’ordre de passage ? L’expert en automobile ne nous explique pas pourquoi c’est le temps de ses frères et pas celui des Sawa par exemple. Une leader venant d’une minorité ethnique comme les Sawa ou linguistique comme les anglophones pourrait bien faire un excellent chef d’Etat.

Que dire de la suggestion du professeur Joseph Owona invitant à une rotation des ethnies au sommet de l’Etat comme cela se faisait dans certaines sociétés de l’Afrique ancienne ? Elle a été conspuée par hypocrisie et calculs mesquins car en réalité elle n’est pas dépourvue de pertinence. Mise en œuvre, elle nous permettrait d’échapper à l’axe Nord-Sud et dans une perspective plus large à la confiscation du pouvoir par les majorités ethniques.

“politics na njangui”, l’expression est dérangeante parce qu’elle présente comme un trait du réalisme des mœurs politiques très équivoques. Sorti du cadre moral, elle est appropriée pour rendre compte de la généralisation d’une société de clientèle.

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