Des seringues souillées sont récupérées des drains ou des bacs à ordures pour servir d’objets de jeux aux enfants ou pour injecter des produits mortifères aux malfrats.

Sandra* a des frémissements chaque fois qu’on évoque le nom Jean Germain Mékan. Comme cet après-midi du 25 juillet 2020 où la jeune femme de 25 ans, résidant à Boko-Plage II dans le 3ème arrondissement de Douala, a failli laisser tomber son bébé pendant qu’elle se ravitaillait en vivres dans la boutique la plus achalandée du quartier. Assise ce jour-là sur un tabouret plus haut que ses jambes, les pieds balançant dans le vide – à défaut de les poser sur une traverse horizontale assurant la stabilité de la chaise en bois – Sandra tend les oreilles pour capter un curieux échange entre la tenancière de la boutique et deux reporters qui se sont faits passer pour des étudiants.

Du 1er février au 30 septembre 2020, cinq journalistes camerounais ont enquêté auprès de 125 centres de santé privés sélectionnés au hasard dans la capitale économique. Pendant neuf mois, ils ont effectué plus de soixante descentes sur le terrain, une quinzaine de réunions de mise au point, deux cents enregistrements et environ deux cent-cinquante photographies, et ont découvert qu’à cause de la corruption qui gangrène le système national de santé, la majorité des centres de soins privés comme celui de Jean Germain Mékan violent impunément la réglementation sur la gestion des déchets médicaux et pharmaceutiques, détruisent l’environnement, les ressources naturelles, et que certains de leurs déchets tranchants comme les seringues usées sont utilisés par des populations pour donner la mort aux bandits.

Plus connu sous le sobriquet de « Docta Kotto », Jean Germain Mékan, infirmier diplômé d’Etat, est propriétaire d’un centre de santé situé à proximité du domicile de Sandra, une mère de deux enfants. Avec des cheveux formant quatre noeuds cernés de pousses dues à la vieillesse des nattes, Sandra, tête baissée, suit la conversation entre la tenancière de la boutique et les journalistes sans dire un mot. Tout à coup, elle serre plus fort le bébé qu’elle tient dans ses bras posés sur les cuisses, sans doute pour l’épargner du froid mordant qu’il fait en ce jour pluvieux. Ensuite, elle ajuste la couette dans laquelle est emballé le nourrisson pour le protéger des grosses gouttes, puis commence l’achat du charbon, du riz, des arachides, de l’huile de palme semi raffinée servie dans un contenant plastique noir, et du poisson fumé appelé « bounga » dans le jargon local.

« Docta Kotto » rappelle à Sandra de mauvais souvenirs, notamment cet autre après-midi de février où, de retour du marché, elle a surpris sa fille Angela*, l’aînée du bébé de deux mois que la ménagère à la petite robe blanche porte dans les bras, en train de sucer une seringue souillée.

Agée d’à peine deux ans à l’époque, Angela, assise à la véranda de la maison familiale avait, par innocence, pris le déchet médical souillé pour un objet à sucer. « Quand j’ai commencé à fouetter Angela, elle m’a dit qu’elle a ramassé cette seringue derrière le centre de santé de “Docta” », se souvient Sandra, encore sous le choc.

Depuis ce jour, Sandra en veut à “Docta Kotto” qu’elle accuse de négligence et d’insouciance dans la gestion des déchets produits quotidiennement dans le centre de santé aménagé dans un compartiment du domicile de l’infirmier. Faute d’argent, elle dit n’avoir pu faire des examens médicaux à Angela pour savoir si l’enfant a été contaminée en manipulant la seringue usée. L’infirmier stocke ses déchets hospitaliers, tous genres confondus, dans des sacs de polyéthylène inappropriés, entreposés derrière la clôture de son domicile, dans une broussaille traversée par un sentier fréquenté par ses voisins.

Il les brûle ensuite, parfois après plusieurs mois de stockage, dans un champ qui sépare sa résidence aux murs carrelés et peinte en jaune, du domicile de la tenancière de la boutique où Sandra a acheté des provisions. Le brûlage génère une fumée noire qui pollue l’environnement et nuit au voisinage, d’après la tenancière de la boutique. Désormais, le centre de santé de l’infirmier est au centre des critiques même de ses supporters d’hier à cause de la mauvaise gestion de ses déchets médicaux.

« Cela fait six ans qu’il ne m’adresse plus la parole, simplement parce que, chaque fois que je demandais aux enfants du quartier de défricher la broussaille séparant nos deux maisons, et dans laquelle il stocke et brûle ses déchets, il s’énervait », raconte toute furieuse la tenancière de la boutique. « Parfois, il arrachait même la houe entre les mains des enfants », dit-elle.

Des seringues souillées pour “se faire la guerre” entre enfants…

A Douala, les quartiers grouillants comme Village, Bonabéri ou Bépanda, respectivement du 3è, 4è et 5e arrondissement, ne sont pas que de grands pôles démographiques ; ils concentrent aussi le plus grand nombre de centres de santé privés de la ville dont la plupart sont clandestins. Il est difficile de circuler dans le périmètre d’une formation sanitaire dans ces quartiers sans trouver un déchet médical abandonné en bordure de la route, dans un dépotoir ou un bac à ordures en violation de la réglementation. En son article 6 en effet, l’Arrêté N° 003/ MINEPDED du 15 octobre 2012 fixant les conditions spécifiques de gestion des déchets médicaux et pharmaceutiques, stipule que dès leur génération, ces déchets doivent être triés selon leurs catégories et mis dans des contenants de couleurs différentes à usage unique répondant aux normes de fabrication en vigueur.

En outre, la collecte et le transport des déchets médicaux et pharmaceutiques par toute personne physique ou morale sont soumis à un permis environnemental délivré par l’administration en charge de l’environnement, selon le Décret N°20 12/2809/PM du 26 Sept 2012 fixant les conditions de tri, de collecte, de stockage, de transport, de récupération, de recyclage, de traitement et d’élimination finale des déchets. Pourtant, dans les quartiers visités par les reporters et dans plusieurs autres, les centres de santé privés naissent comme des champignons, à une fréquence indéfinie, mais seul un petit nombre est équipé pour fournir des soins de qualité et éviter de mettre la vie des populations en danger. Sur la rue non bitumée qui traverse le quartier de Sandra en provenance de Boko-Plateau, et qui mène au lieu-dit Port Gentil, des seringues, des aiguilles, des perfuseurs et souvent des gants d’hôpitaux flottent sur des flaques d’eau en cette saison pluvieuse.

Jovis Prince Kene, 10 ans, élève et habitant de Boko-Plage II, a déclaré que la présence de ces déchets sur les eaux constitue une aubaine pour les enfants du coin et ceux du quartier voisin. Le gamin a raconté comment, les week-ends, à leurs heures perdues, ses camarades du quartier voisin, associés aux autres enfants, se ruent vers ces eaux de ruissellement ou dans la petite broussaille transformée en dépotoir où “Docta Kotto” déverse les déchets produits dans son centre de santé. Ils collectent ensuite des seringues, les remplissent d’eau et les réutilisent pour “se faire la guerre”. Russel Nana, une adolescente de 15 ans vivant dans le coin, a souvent été témoin de ces jeux au cours desquels les plus jeunes « remplissent les seringues avec de l’eau et se pulvérisent le corps », a dit Russel Nana.

…Et injecter du pétrole aux voleurs

Mais, les habitants du quartier y compris Jovis et Russel n’ont pas connaissance des cas de piqûres ou d’infections causées par la manipulation des aiguilles et seringues répandues dans la nature après leur utilisation. En revanche, ils se souviennent des traitements inhumains infligés, au moyen des aiguilles, à des bandits présumés pris en flagrant délit par la population. « Lorsque nous arrêtons un voleur dans ce quartier, nous ramassons une seringue déjà utilisée, nous la remplissons de pétrole et nous injectons le voleur », racontent sous anonymat deux parents abrités sous un arbre, pendant qu’il pleut des cordes.

Dans certains quartiers de la ville, les populations préfèrent torturer parfois jusqu’au dernier soupir des présumés malfaiteurs pris en flagrant délit au lieu de les remettre aux forces du maintien de l’ordre qu’elles accusent d’être corrompues. « On s’en fout de savoir s’il [le malfrat] va vivre ou pas », dit un parent, sans remords. Il n’existe cependant pas de statistiques officielles sur les personnes tuées après l’emploi des déchets médicaux usagées. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), 15% des déchets liés aux soins de santé sont considérés comme dangereux et peuvent être infectieux, chimiques ou radioactifs. Le 09 mai dernier derrière le domicile de “Docta Kotto” à Boko-Plage II, sept sacs de 50 kg chacun contenant des déchets hospitaliers étaient abandonnés dans une broussaille qu’il a transformée en dépotoir. Un liquide noirâtre et nauséabond dégoulinant des sacs s’écoulait en direction d’un champ semé de maïs et d’arachides appartenant à certains de ses voisins en colère contre lui.

Dans une interview au téléphone le 9 novembre dernier, Jean Germain Mekan, encore appelé “Docta Kotto”, a déclaré à un reporter qu’il trie les déchets médicaux de son centre de santé selon leur nature. « Les déchets tranchants comme les seringues, il y a une boite réservée pour ça ; dès que nous injectons, nous jetons la seringue dans une boite de sécurité qui est scellée, les autres déchets sont brulés », a dit l’infirmier. Il a ajouté : « On met les déchets dans un carton et dès que le carton est plein, on passe à l’incinération ». A propos des déchets médicaux retrouvés dans les eaux aux alentours de son centre de santé :

« peut-être que c’est ailleurs, chez moi, il y a une boite de sécurité », a dit “Docta Kotto”. Sur la question du reporter relative aux allégations de Sandra, l’infirmier a dit qu’il existe une multitude de centres aux environs. « Après 200 mètres, vous trouvez un centre », a-t-il conclu. Des propos qui tranchent avec le constat des reporters. Une enquête faite par le groupe de journalistes sur la gestion du matériel de stockage des déchets tranchants pré-collectés (aiguilles de seringues, lames de scalpel, etc.) par zones sanitaires révèle par exemple que seuls 14 centres de santé sur un échantillon de 27 dans les aires de santé de Bépanda, Bonamoussadi et le district de Deïdo utilisent des boites à sécurité conventionnelle pour conserver leurs déchets solides.

En plus, 11 autres formations sanitaires sur 23 conservent leurs déchets solides dans des matériels non sécurisés, affirment les reporters après des descentes sur le terrain.

Monnayer la collecte des déchets

Certains centres de santé sous-traitent le transport et l’évacuation de leurs déchets d’activité de soins à risques infectieux (DASRI) à des tiers n’ayant parfois aucune qualification requise. Ces intermédiaires, qui opèrent de manière informelle, en privé, sont payés par semaine ou par mois dans certains cas. Le coût de la prestation varie entre 1000F et 5000F. D’autres centres trouvent cette dépense onéreuse, inutile, et préfèrent dissimuler leurs déchets dans des sacs plastiques qu’ils abandonnent, souvent nuitamment, dans le dépotoir d’ordures le plus proche, les grands seaux poubelles verts ou dans des bacs à ordures de l’Hygiène et Salubrité du Cameroun (Hysacam), une société privée chargée de la collecte des déchets ménagers dans les grandes villes du pays en partenariat négocié avec l’Etat à travers les communautés urbaines.

Au cours de la collecte des ordures, des agents Hysacam ont affirmé qu’ils retrouvent régulièrement des déchets médicaux dans les bacs à ordures entreposés dans les quartiers de la ville de Douala. La collecte des déchets hospitaliers spécifiques ne fait pas partie du cahier de charges de Hysacam. Mais, certains de ses agents véreux ont eu à demander de l’argent à certains centres de santé pour collecter ou transporter leurs déchets, selon des témoignages. Responsable de la communication à l’agence Hysacam à Douala, Josiane Tientcheu ne se souvient pas, dit-elle, d’un cas d’agent ayant pris de l’argent à un centre de santé qui ait été remonté jusqu’à la hiérarchie de la société. Elle parle cependant de « cas isolés » et rappelle que de tels agents – des brebis galeuses, selon elle, – savent à quelles sanctions ils s’exposent au cas où ils sont pris en flagrant délit de corruption. Des personnes vivant ou exerçant une activité économique à proximité des bacs à ordures, elles aussi, ont dit avoir plusieurs fois été témoins de la présence des perfuseurs, des aiguilles et des poches de sang dans les décharges.

Mises en garde aux hôpitaux

« Mon chef est descendu sur le terrain afin de sensibiliser les différents centres hospitaliers qui se trouvaient aux alentours [des bacs à ordures] », déplore un superviseur de bac à ordures Hysacam rencontré un jour d’avril au marché du quartier Makèpè Missokè. « Quand ils ont été sensibilisés, ils ont cessé pour un moment et, après, ils ont repris ». Avec son ancienne tutelle, la Communauté urbaine de Douala en abrégé CUD (appelée depuis quelques mois la Mairie de Douala), Hysacam dit avoir mis en place une stratégie consistant en des sensibilisations ciblées. Quand la société retrouve des déchets d’activité de soins à risques infectieux dans un de ses bacs à ordures, elle procède à l’identification des centres de santé environnants et sensibilise leur personnel sur les bonnes pratiques. En 2015, Hysacam est allé plus loin en saisissant à maintes reprises le délégué régional de la Santé publique du Littoral pour se plaindre de la situation sur le terrain.

À son tour, Dr Martin Yamba Beas, le délégué de l’époque, a adressé le 18 novembre 2016 des mises en garde aux hôpitaux de district de santé de Deïdo, de Nylon, au Centre médical d’arrondissement de Soboum, tous des hôpitaux publics, et aux formations sanitaires privées suivantes : Polyclinique IDIMED, clinique Solidarité, clinique Sainte Georgette, Hôpital Ad Lucem de Bali et de Bonamoussadi, hôpital d’assistance, centre de santé « La Bienveillance ».

Sur le terrain, certains individus impliqués dans la manipulation des déchets usagés font feu de tout bois pour faire prospérer la confusion. Chaque jour, recycleurs et récupérateurs de déchets médicaux font le tour des bacs à ordure et dépotoirs, à la recherche des objets réutilisables ou recyclables, pour en faire leur gagne-pain. A leurs risques et périls.

La pénicilline périmée vendue au marché noir

Au milieu des bouteilles plastiques et les déchets solides des ménages, Grâce, une quinquagénaire, par ailleurs pasteure d’une église, recueille depuis des bacs à ordures des flacons vides et même ceux contenant de la pénicilline périmée. Elle les revend à la Gare de New-Bell, à proximité du lieu-dit « Gazon » réputé être le rayon de la vente en gros des médicaments « de rue » au marché central de Douala. Elle revend à 10 FCFA le flacon vide de pénicilline. Le 27 mai, un jeune homme en chemise, assis sur un tabouret, est témoin d’une scène d’achat des flacons par des reporters déguisés en clients. Lors de leur collecte, certains de ces flacons contiennent du sang ou des restes de selles et d’urines prélevés et utilisés notamment dans les travaux en laboratoires. « Tout ce que vous désirez, ici, on peut vous le fourni », dit-il.

Certains collecteurs se ravitaillent dans des centres de santé, où ces flacons leur sont offerts gratuitement ou moyennant une petite motivation, parfois sur commande, disent les vendeurs des déchets médicaux. Les acheteurs de la Gare de New-Bell ont dit qu’ils nettoient les flacons avec de l’eau de javel ou de l’alcool de 90 degrés puis les revendent à des vendeuses de parfums ou à des tradipraticiens. Un flacon est revendu à 25 FCFA aux ré utilisateurs, un tube de prélèvement à 50FCfa ou 60FCfa au cas où le revendeur se charge du nettoyage. Pendant les opérations de fouille des poubelles ou des drains à la quête des déchets médicaux usagés, certains récupérateurs se font piquer par des aiguilles souillées.

« Il y a environ quatre mois, un de nos agents a été piqué par une aiguille », dit Gabriel Kemo Pane, responsable Qualité, hygiène, sécurité et environnement (QHSE) et des études à Cameroon Alert System (CAS), une société privée de sous-traitance dédiée à la pré collecte des ordures ménagères sur les sites non accessibles dans trois des six arrondissements du département du Wouri. L’agent de la pré collecte a bénéficié d’examens médicaux, à l’issue desquels il a été déclaré non infecté, a dit Gabriel Kemo. Même dans les hôpitaux publics, la manipulation des déchets dangereux fait parfois des victimes. Il y a quelques mois, un agent d’entretien en service dans un hôpital public de Douala, s’est fait piquer par des aiguilles pendant qu’il transportait les boîtes de sécurité vers le site de l’incinération.

Après l’incident, la hiérarchie de l’hôpital lui a remis des combinaisons, des gants et autres accessoires de travail pour que cet agent formé sur le tas cesse de manipuler les déchets d’activité de soins à risques infectieux avec les mains nues. Les cas d’infections dans les décharges sont légion malgré les précautions prises par certains récupérateurs comme le port des gants et des bottes. « Les aiguilles piquent les fouilleurs chaque jour », dit une revendeuse de vêtements récupérés dans les poubelles. « Quand l’un d’eux est affecté, il va à l’hôpital se faire injecter l’antitétanique et l’anti-inflammatoire ». La précaution ne garantit toutefois pas le risque zéro dans cet univers de désordre.

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