« Tu as mené le combat de ta génération. Comme ma génération a fait son combat de l’indépendance, tu as fait le combat des libertés et de la démocratie, je suis fier de toi. » Ces propos sont tendrement prononcés par un père à l’attention sa fille un jour de juin 1990, alors qu’elle vient de sortir de prison où elle a passé 5 mois, de février à juin. Le père s’appelait Adolph Daniel Ebongo, un ancien instituteur devenu fonctionnaire des douanes et surtout syndicaliste, la fille c’est Henriette Ebongo Ekwé. Quelques temps après cette libération, elle décline une offre des responsables du parti au pouvoir le Rassemblement démocratique du Cameroun. Ces derniers lui proposent d’intégrer le parti et de mettre à profit sa stature et son charisme qu’ils ont bien remarqué devant le tribunal lors de son procès, pour former les femmes du parti qui sont dans l’extrême nécessité. Ils ajoutent qu’elle aura beaucoup d’argent et surtout ne sera plus pourchassée par le régime à cause de ses opinions politiques.

Née dans la lutte

Assise sur la véranda de son domicile noyé dans un marché de fortune créée dans une rue de la ville de Douala, Henriette Ebongo Ekwé raconte ces tranches de sa vie encore avec une fierté et une détermination que le poids de ses 71 ans n’a pas entamées. La lutte pour les libertés individuelles, l’instauration d’une véritable démocratie et la libération totale du peuple camerounais reste un engament, et même un devoir. Elle relate comment cette fibre nait en elle : « Il y des images d’enfance. Mes parents arrivent à New Bell en 1959, j’ai dix ans. La guérilla s’est déporté dans ce quartier parce qu’on dit que c’est là que se trouve le quartier général de Tankeu Noé. Les forces coloniales veulent donc détruire toutes les poches de résistance de l’union des populations du Cameroun.

Tous les soirs les tirs des coups de feu résonnent de partout, nous sommes sous le lit, jusqu’au jour où on brule le quartier Congo, un dimanche du mois d’avril 1960. Et des messagers de L’upc viennent annoncer que tout le monde doit aller à la cathédrale. C’est comme cela que du jour au lendemain New Bell se vide, tout le monde se réfugie dans la maison de Dieu. J’ai eu ces images fortes, des militaires qui entrent dans des maisons et sortent des adolescents au motif qu’ils sont des messagers de l’Upc, on les embarque dans des camions militaires, d’autres pouvaient ne pas revenir, cela m’fortement marqué. »

La petite Henriette voit le jour le 25 décembre 1949 à Ambam, ville frontalière entre le Cameroun, la Guinée Equatoriale et le Gabon, dans le département de la vallée du Ntem, région du Sud. Son père est alors contrôleur des douanes, ce qui l’amène à travailler non loin des limites territoriales du Cameroun. La famille revient à Douala en 1956 où elle commence l’école primaire à Bonadoume, mais est obligée de suivre son père encore affecté à Nkongsamba, avant de revenir à Douala en 1959. Pour ce qui est de son éducation scolaire, elle précise : « mon père était à l’origine un instituteur, et les instituteurs étaient toujours les meilleurs. L’instruction qu’il donnait aux enfants c’était de lire beaucoup, et de devenir des citoyens d’un pays libre dans le principe des droits des peuples à disposer d’eux-mêmes. »

Des convictions confortées

Elle obtient finalement son baccalauréat et s’envole pour la France, où elle ne tarde pas à rejoindre le mouvement upéciste en même temps qu’elle poursuit ses études, couronnées par une licence en Anglais à l’université de Tours. Ses premiers pas de militante sont faits à la Fédération des étudiants africains de France qui regroupe tous les étudiants du continent, et elle rejoint par la suite l’Union nationale des étudiants kamerunais (UNEK). C’est alors qu’elle adhère au Mouvement africain pour la nouvelle indépendance et la démocratie (Manidem) créé en 1974 puis à Union des populations du Cameroun (UPC ) en 1975. Elle était bien consciente de ce que cette adhésion à l’Upc la mettait sur la liste noire des étudiants désormais interdits de fouler le territoire national, ce parti étant interdit par le régime Ahidjo depuis 1955, mais continuait ses activités de manière clandestine surtout dans les pays étrangers.

Henriette explique que malgré ce caractère clandestin, leur formation politique fut la première à écrire une lettre de félicitations à François Mitterrand dès sa prise de pouvoir en France le 21 mai 1981, non sans lui expliquer qu’ils n’ont pas le droit de retourner dans leur pays à cause de leurs opinions politiques. D’après elle, François Mitterrand pris cela très au sérieux et actionna les leviers qui aboutirent au départ de l’ancien président Ahmadou Ahidjo et l’avènement de Paul Biya, qui dans cette logique demanda aux exilés de retourner au bercail sans crainte. Elle rentre alors au pays en 1983.

Le combat pour la démocratie

Mais ce retour ne sera pas du tout repos. Henriette et ses camarades luttent désormais pour le retour au multipartisme, et sont de ce fait la cible privilégiée des services de renseignement, qui les traquent à tout bout de chemin. Elle échappe à une première arrestation en 1985, et se réfugie chez Nono Théophile, un de leurs camarades à Bangam, un village du département des Bamboutos dans la région de l’Ouest. Nono est ingénieur agronome et s’occupe de la ferme école de l’église évangélique locale.

Henriette Ekwé passera deux ans dans ce refuge, à faire de l’agriculture et du petit élevage. Elle retournera en 1987 à Douala, mais ne perdit rien de son sens de la lutte. Jusqu’en 1990, quand d’après ses termes, elle est avertie par le camarade Abanda Kpakma qu’on va l’arrêter, son nom étant cité dans des documents trouvés chez Ekane Anicet. Mais cette fois elle a un bébé en main et n’entend pas rentrer en cavale. Elle est interpellée au même moment que 10 autres camarades, parmi lesquels Ekanet Anicet et maitre Yondo Black, puis écrouée dans une prison spéciale du Cener au camp de la gendarmerie de Mboppi.

C’est au sortir de là que son père lui adressait ses mots d’encouragements et de fierté. Aujourd’hui encore, elle reste logique avec elle-même, convaincue que son peuple n’est pas toujours libre. En 2011 elle a, grâce à son combat, reçu le prix du courage féminin décerné par le département d’Etat américain, ce qui pour elle n’a pas d’égal, l’important n’étant pas l’accumulation des biens matériels. Se félicitant de ce qu’aujourd’hui les idéaux de l’Upc se sont répandus, elle a à l’endroit de la jeunesse trop encline à se décourager, ces mots « il faut persévérer, tant que l’objectif d’une organisation n’a pas été atteint, la bagarre continue…si vous pensez que votre cause est juste, battez-vous, c’est ça qui fait un homme, et un grand Homme »

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