Quand va-t-on cesser de ne regarder que les sourires du printemps pour accepter de voir l’immensité des drames à venir pendant l’automne, et des chantiers à ouvrir pendant l’été, pour les éviter ?

Tout le monde se souvient de ce dessin animé de Tex Avery dans lequel un personnage, poursuivi par un autre, dépasse en courant le bord d’une falaise, continue de courir, emporté par son élan, reste un moment en suspens dans le vide, tout occupé à sa poursuite, jusqu’à comprendre qu’il n’a plus de sol sous ses pieds, et tomber comme une pierre. Enfant, on a tous ri beaucoup de cette scène.

Aujourd’hui, nous vivons exactement la situation, et c’est beaucoup moins drôle.

Les humains continuent de courir, emportés par l’impulsion que leur donnent les sommes vertigineuses déversées par les banques centrales et les gouvernements. Ils approchent du bord du vide, et se préparent à traverser la falaise pour se trouver en suspens dans le vide, continuant, comme ce personnage, à avoir les mêmes préoccupations qu’avant ; tout occupé à savoir s’ils pourront bientôt déjeuner dans un restaurant, ou partir en vacances, retrouver la vie normale ou retrouver des amis. En particulier, au Cameroun, après des mois de confinement volontaire et involontaire et de l’assoupissement des dix- neufs mesures édictées par le chef d’État Paul Paul Biya, bien des gens ne pensent qu’au prochain pont de liberté et de libertinage, qu’ils s’octroient allégrement.

Au Cameroun, une entreprise sur quatre envisage de diminuer les salaires

Peu de gens réalisent l’ampleur de la chute qui nous attend. Peu de gens veulent entendre parler de la réalité : Aux Etats-Unis, la production va baisser de plus d’un tiers au deuxième trimestre, et sans doute d’un cinquième sur toute l’année ; en Europe, ce sera à peine moins. En Afrique, près d’un quart de la population est menacé de perdre son emploi ; dans la sous-région en Afrique Centrale, ce sera à peine moins. Au Cameroun, une entreprise sur quatre envisage de licencier, diminuer les salaires malgré d’octroi de 25 milliards de FCFA.

Dans les pays émergents, 1,6 milliards de gens, travaillant dans le secteur informel, vont sans doute perdre la seule source de revenu de leur famille d’après un rapport Publié par la CNIS (Conseil National de l’information Statistique), le 30 avril à la veille de la fête du travail intitulé : »Les mesures du travail dissimulé et son impact sur les finances publiques »

« Il y a urgence à s’attaquer à l’informalité. Pour des centaines de millions de travailleurs, l’informalité implique un manque de protection sociale, de droits au travail et de conditions de travail décentes ; pour les employeurs, elle s’accompagne d’une faible productivité et de difficultés d’accès au crédit. »

Est-ce qu’on comprend vraiment ce que ces données signifient ? Quand va-t-on le réaliser ?

Quand va-t-on se résigner à admettre que, sans médicament ni vaccin, un retour de la pandémie peut rendre l’avenir plus sombre encore ? Quand va-t-on cesser de ne regarder que les sourires du printemps pour accepter de voir l’immensité des drames à venir pendant l’automne, et des chantiers à ouvrir pendant l’été, pour les éviter ?

Quand va-t-on cesser de croire qu’un déluge d’argent suffira à fournir à l’économie mondiale les moyens de franchir sans dommage ce précipice ?

Car ce n’est pas en noyant de crédit les entreprises que les banques centrales pourront les sauver d’une crise de solvabilité. Ce n’est pas non plus en leur apportant du capital que l’Etat pourra les sauver d’une absence de chiffre d’affaires ; à moins qu’on soit prêt à nationaliser tous les restaurants et toutes les PME.

On ne les sauvera qu’en les aidant à trouver des clients.

Et pour cela, il faut les amener à produire au plus vite ce pourquoi les consommateurs seront peut-être prêts à débourser les sommes vertigineuses qu’ils épargnent depuis des mois. Cela suppose d’orienter les producteurs vers ce que je nomme les « industries de la vie ». Et de former en urgence à ces nouveaux métiers tous ceux qui, sans cela, se retrouveront bientôt au chômage. Et pour très longtemps.

Pour relever un tel défi, il faut s’interroger sur ce qui va se passer dans les quinze prochains jours, ou même dans les deux prochains mois ; de croire qu’il suffira de continuer à vivre comme par le passé et d’attendre le retour du monde d’antan ; de croire que le virtuel, qui nous a envahi, nous protègera des drames du réel.

Il est encore temps de prendre un autre chemin

Si on ne le fait pas au plus vite, le pire est certain ; et cette brève période qui suivit le confinement paraîtra bientôt même comme un moment très heureux. Comme le dernier moment d’une civilisation en suspens avant sa chute.

Il est encore temps d’éviter de s’engager au-dessus des hauteurs et de prendre un autre chemin. Il y faudra beaucoup de courage. Rien n’est plus difficile que de s’extraire d’un déni de réalité. Rien non plus ne rend plus libre.

Il va donc falloir travailler plus, tout au long des prochaines années, tout au long de notre vie.

Polycarpe Atangana, Journaliste indépendant et spécialiste de droits de l’homme et de la justice pénale

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