La population carcérale de la prison de New Bell à Douala s’est vue augmentée depuis quelques jours par l’arrivée de madame Djomo Yepmo Victoire Stéphanie, désormais en détention provisoire après avoir été interpellée le 8 novembre 2020 par les éléments de la police camerounaise.

Une déplacée interne de la crise anglophone encore dans l’anonymat jusqu’au 4 novembre 2020, il lui est reproché d’après l’ordonnance de mise en détention provisoire signé par le juge d’instruction, la propagation de fausses nouvelles et le défaut de carte d’identité nationale. L’ordonnance motive sa détention provisoire d’abord par le fait que ce qui lui est reproché est qualifié de crime, ensuite qu’elle ne justifie pas de domicile fixe et n’offre aucune garantie légale pouvant assurer sa représentation.

En plus, toujours d’après les termes de l’ordonnance, à l’étape actuelle de la procédure, sa liberté pourra lui permettre soit de se soustraire à la justice, soit de subordonner ou intimider des témoins, soit encore de dissimuler certaines preuves matérielles. Par soucis de la manifestation de la vérité, il convient donc d’ordonner sa mise en détention provisoire à la prison centrale de Douala conclut le juge d’instruction. En rappel, dame Djomo avait était l’invitée d’une émission d’une chaine de télévision locale le 4 novembre 2020, au cours de laquelle elle avait raconté en substance avoir perdu ses deux enfants en fuyant l’insécurité dans la région du Sud-Ouest, dans le cadre de la crise anglophone.

Toujours en lien avec cette affaire, le ministre de la de la Communication René Emmanuel Sadi a adressé le 12 novembre à cette chaine de télévision, une mise en demeure de mettre un terme à la production itérative des émissions dont les contenus sont en violation de la loi. D’après le ministre de la Communication, le média a « diffusé de faux témoignages, à la fois pathétiques et émouvants, de concitoyennes se présentant mensongèrement comme des victimes de la situation de crise qui prévaut dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.

Le cas le plus illustratif concerne notamment la nommée Djomo Yepmo Victoire Stéphanie, qui au cours de ladite émission, aura fait montre d’imagination théâtrale, en livrant un récit complètement fictif au sujet des scènes d’horreur et d’atrocité vécues dans les zones de Kumba… Des investigations menées par les services spécialisés dans le cadre de l’audition de dame Djomo Yepmo Victoire Stéphanie interpellée le 8 novembre 2020 attestent sans le moindre doute qu’il s’agit purement et simplement d’une manœuvre d’instrumentalisation de l’opinion nationale et internationale. »

Acharnement

En réécoutant plusieurs fois l’extrait de vidéo distribué dans les réseaux sociaux, il reste difficile de comprendre pourquoi autant d’acharnement sur cette dame, qui n’a raconté verbalement que ce qui était déjà connu, le fait qu’il y ait des déplacés internes dans le cadre de la crise anglophone, et que cette crise a entrainé des effroyables atrocités. Elle raconte comment elle a perdu ses deux enfants qui étaient encore sous le sein, dans des conditions difficiles de déplacement qui ne donnaient aucune possibilité de s’occuper d’un enfant comme il se doit.

Et contrairement à d’autres témoignages qui accusent souvent de façon directe les forces armées camerounaises d’être à l’origine des exactions, elle n’a porté d’accusation sur aucun groupe, ni des forces armés ni des séparatistes, elle a juste fait allusion à des affrontements armés, des incendies des maisons qui ont même provoqué leur départ. Son récit est qualifié de fictif « au sujet des scènes d’horreur et d’atrocité vécues dans les zones de Kumba », alors qu’elle raconte juste que ses enfants sont morts dans de mauvaises conditions, pas tués par qui que ce soit directement. Qu’en est-il donc des assassinats sauvages et atroces de Florence Ayafor, de Comfort Tumassang, de ce bébé sur le lit à Muyuka, et plus récemment des 7 élèves tués dans une école à Kumba, pour ne citer que quelques exemples ?

Si les réseaux sociaux n’avaient pas permis de voir les vidéos et les images de ces atrocités, et qu’un témoin les racontait juste en récit, que serait-il advenu de lui, ses témoignages auraient-ils jamais été acceptés comme vérité, au vu de l’armada aujourd’hui déployé contre cette femme qui une fois de plus n’a raconté qu’une infime partie de qui est connu ? Et si les 158 000 déplacés internes, si l’on s’en tient aux chiffres du ministre de l’administration territorial en avril 2019, racontaient chacun son histoire, ce qui l’a poussé à partir, comment il est parti et par quel moyen, ce qu’il a perdu sur le chemin, que dirait-on ?

La justice n’a pas hésité à qualifier le récit de la dame, défini comme propagation de fausses nouvelle et défaut de carte d’identité, comme un crime qui selon elle nécessite une détention provisoire. En lui concédant même la qualification de crime, le Code de procédure pénal n’autorise au pire des cas la détention provisoire sans aucune possibilité de mise en liberté, que si la personne poursuivie pour crime est passible d’un emprisonnement à vie ou de la peine de mort. Hors l’article 113 du Code pénal invoqué par le juge d’instruction dans son ordonnance de mise en détention provisoire de dame Yepmo dit :

« est punie d’un emprisonnement de 3 mois à 3 ans et d’une amende de 100 000 à 2 000 000 de francs, celui qui émet ou propage des nouvelles mensongères, lorsque ces nouvelles sont susceptibles de nuire aux autorités publiques ou à la cohésion nationale. »

Donc même s’il était retenu contre elle la propagation de fausses nouvelles, elle n’encourt pas une prison à vie ou une peine de mort, pour que l’on la retienne en détention provisoire. Et pour le défaut de carte national d’identité, le gouvernement est lui-même conscient que des déplacés internes à qui il distribue des dons régulièrement, très peu ont encore une idée de là où pourrait se trouver leurs actes d’état civil et leurs pièces d’identité.

Peur du grand déballage

Au final, le rouleau compresseur déclenché contre la dame n’est autre chose qu’un avertissement à tous ceux qui oseraient témoigner publiquement des souffrances connues dans le cadre de la crise anglophone, des êtres chers qu’ils auraient perdus.

Mais la paix ne pourra être consolidée que quand tous auront vidé les haines et les rancœurs, au cours d’une confession publique. Que l’instance soit appelé conférence vérité réconciliation ou autre chose, le Cameroun ne pourra pas en faire l’économie, c’est sera le seul passage pour arriver au pardon et à la réconciliation des cœurs

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