Par Joseph Léa Ngoula, Analyste politique

 

Le 24 octobre 2020, les populations de la ville de Kumba, située dans la région anglophone du Sud-ouest du Cameroun, ont été les témoins impuissants d’une scène tragique. Six enfants ont été froidement assassinés dans un établissement scolaire par des individus armés non-identifiés. Une dizaine d’autres enfants ont été blessés, dont un qui a perdu la vie le lendemain, portant à sept le nombre de morts enregistrés après cet incident violent. Ce chiffre provisoire vient alourdir le bilan d’une guerre intestine qui oppose des séparatistes anglophones au pouvoir central de l’État. En quatre ans, le conflit, qui s’étend aussi sur la région du Nord-ouest, a fait plus de 3000 morts et déraciné 700 000 personnes de leurs foyers.

Une accalmie en trompe l’œil

Le tournant tragique que prennent les événements alerte sur la détérioration du climat sécuritaire dans les régions anglophones du Cameroun alors qu’une certaine accalmie semblait régner ces dernières semaines. Le pouvoir de nuisance des groupes séparatistes armés évalués entre 2000 et 4000 combattants n’a pas régressé, loin s’en faut. La violence vient de signer son grand retour dans la région du Sud-ouest qui avait été relativement épargnée pendant plusieurs mois. Les derniers accrochages entre groupes armés séparatistes et forces de défense camerounaises s’étaient concentrés dans la région du Nord-ouest, donnant lieu à l’opération «Bamenda Clean», lancée le 8 septembre par l’armée camerounaise pour juguler les incidents violents et criminels qui avaient ébranlé la ville pendant plusieurs semaines.

Les incursions des séparatistes dans les parties francophones ont été signalées à partir de 2018 lorsque les populations civiles et les postes de gendarmerie de certaines localités des régions de l’Ouest et du Littoral ont été visés. D’autres incidents sécuritaires ont récemment été signalés à Yaoundé, la capitale politique du pays, secouée par l’explosion de bombes artisanales. Si les enquêtes, dont les conclusions restent attendues, permettent de remonter aux éléments séparatistes, elles confirmeraient en même temps la dynamique d’expansion géographique d’un conflit qui se complexifie un peu plus chaque jour.

Du factionnalisme à l’autonomisation des groupes armés, le dangereux engrenage

Dans les régions anglophones, le mécontentement populaire qui avait été stimulé par la mobilisation des enseignants et des avocats à l’automne 2016, s’est transformé en une violente insurrection menée par quelques milices armées en lien direct avec une tutelle politique majoritairement constituée de militants séparatistes exilés en Europe et aux États-Unis. La situation s’est complexifiée trois années après sous l’effet conjugué de la fragmentation et de l’autonomisation des milices séparatistes.

Le nombre de bandes armées et de milices défendant le projet sécessionniste n’a cessé de croitre au fil du temps. De nouveaux groupes ont émergé tandis que d’autres sont nés de la dissidence des premiers groupes armés. Cette dynamique de fractionnement est allée de pair avec la multiplication des exactions contre les civils, par des groupes armés qui, non seulement ignorent les exigences de respect du droit international humanitaire, mais méconnaissent également la bataille de l’opinion qui est au cœur de tout projet d’autodétermination.

Les seuls à mesurer l’importance de ces enjeux se trouvent soit en prison, soit en exil à l’étranger, au sein des multiples plateformes qui s’affrontent pour coordonner la lutte indépendantiste. La capacité de ces derniers à lever des fonds pour financer l’action des groupes armés mobilisés sur le champ de bataille a été sérieusement minée par les divisions qui les travaillent.

L’autorité qu’ils parvenaient à exercer sur les milices affiliées à leurs plateformes politiques s’érode progressivement, rendant encore plus difficile leur capacité à faire respecter les codes de conduite qu’ils avaient défini pour protéger les populations civiles des abus et conserver, depuis l’étranger, une image d’interlocuteurs fréquentables et incontournables. Les groupes armés séparatistes les plus actifs, en l’occurrence Ambazonia Defence Forces (ADF) et la Southern Cameroons Defence Forces (SOCADEF), avaient défini des codes de conduite pour encadrer l’action de leurs combattants.

Alors que l’autorité des leaders de la diaspora régresse, les «Amba Boys» en référence à l’ «Ambazonie», le projet de république indépendante pour lequel ils se battent semblent gagner une certaine autonomie financière et décisionnelle sur le terrain. Le kidnapping, la contrebande de la drogue et des armes, les barrages routiers et «l’impôt de guerre» indûment exigé aux populations des zones qu’ils contrôlent, ont généré d’importantes ressources financières qui réduisent la dépendance des milices à l’égard des financements de la diaspora.

Cette lucrative économie de guerre expliquerait en partie la prolifération des bandes armées, qui essaiment dans presque tous les arrondissements des deux régions pour en tirer le plus grand profit. Les nouvelles factions armées qui naissent n’ont souvent aucune motivation politique, même si elles revendiquent parfois, dans leur propagande, une certaine allégeance à Sisiku Ayuk Tabe, érigé en icône de la cause indépendantiste depuis sa condamnation à perpétuité par le tribunal militaire camerounais.

L’efficacité et le timing des mesures gouvernementales en question

L’insurrection séparatiste qui s’est nourrie du malaise anglophone auquel elle s’est greffée, a exacerbé les défis sécuritaires, humanitaires, sociaux et économiques des régions du Nord-ouest et Sud-ouest (NOSO). Ces répercussions multidimensionnelles de la crise ont pris une telle importance qu’elles monopolisent désormais toute la réponse gouvernementale, en même temps qu’elles éclipsent les racines profondes de la crise.

Les autorités camerounaises ont adopté une série de mesures pour améliorer la représentation des anglophones dans la justice, protéger leur système juridique, encourager le redéploiement des enseignants anglophones dans les écoles du NOSO, promouvoir le bilinguisme, assister les déplacés forcés et relever l’économie des régions sinistrées, sans pour autant restaurer la paix. Pour cause, certaines réponses sont arrivées tardivement et d’autres initiatives enveniment encore la situation tandis que les solutions essentielles restent attendues.

Les autorités ont répondu aux demandes corporatistes à l’heure où les revendications politiques d’une plus grande autonomie étaient devenues prioritaires. La répression des manifestations populaires et des leaders, entre décembre 2016 janvier 2017, n’a fait que stimuler l’insurrection séparatiste. La riposte militaire et ses «dommages collatéraux» ont aggravé le ressentiment et renforcé l’attrait de la propagande séparatiste.

La mobilisation des supplétifs civils au sein des comités dits de vigilance a rajouté une couche supplémentaire de difficultés en accentuant les conflits inter-communautaires et les abus contre les civils. Un programme ambitieux de Désarmement, démobilisation et réinsertion (DDR) a été lancé sans consultation de la société civile et sans accord préalable, même à minima, avec «l’ennemi».

Le grand dialogue national d’octobre 2019, censé rassembler toutes les forces vives de la nation pour examiner les causes profondes de la crise anglophone, a été boudé par les séparatistes qui ont manifesté leur préférence pour l’initiative de médiation suisse, que les autorités camerounaises n’ont, au demeurant, jamais adoubé officiellement. Il devient plus qu’urgent d’évaluer la stratégie contre-insurrectionnelle et tirer tous les enseignements de quatre années d’interventions qui n’ont pas permis de désamorcer les tensions, encore moins les hostilités.

Ajuster les réponses

L’activisme des milices armées justifie la nécessité d’une riposte militaire, qui doit toutefois être proportionnée à la puissance de feu de l’adversaire et adossée sur les principes des droits de l’Homme. L’enjeu des campagnes militaires est de contenir la violence, ramener la menace à un niveau résiduel, réduire la capacité de manœuvre, de nuisance et de mobilité des groupes armés afin de créer un niveau minimal de sécurité autorisant le déploiement d’autres solutions.

Ainsi, les opérations militaires restent une composante essentielle de la résolution de la crise sécuritaire dans le NOSO, mais les réponses économiques, judiciaires et surtout politiques ne doivent pas être éludées. Il faudra miser sur une approche plus globale qui articule le relèvement économique, la satisfaction des besoins de justice des victimes et la poursuite du processus politique.

La relance économique prévue dans le Plan présidentiel pour la reconstruction et le développement des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest (PPRD-NOSO) permettra, si elle est conduite dans le respect des conditions de transparence et de participation, de développer des alternatives pour les jeunes tentés de rejoindre les rangs des nombreuses milices et groupes criminels qui fleurissent. Présenté en avril 2020, le cadre organique de ce plan vise trois objectifs : la réhabilitation et l’aménagement des infrastructures de base ; la revitalisation économique de ces régions ; et la promotion de la cohésion sociale dans le NOSO. Le Comité de pilotage de ce plan s’y est rendu du 22 juin au 6 juillet dernier pour une campagne de «sensibilisation» et de «vulgarisation» auprès des populations locales.

Le rétablissement de la confiance dans la justice est essentiel pour renfoncer l’adhésion populaire aux institutions du Cameroun face à une offre séparatiste concurrente. Il faudra pour y parvenir remédier à la culture de l’impunité pour les violations des droits de l’Homme commises par les éléments des forces de sécurité et les comités de vigilance qui agissent en auxiliaire.

Les enquêtes et les poursuites doivent être systématiquement diligentées contre toutes les parties prenantes lorsque les violations des droits de l’Homme sont documentées et portées à l’attention des autorités. Il est possible de rassurer davantage les populations anglophones de l’impartialité du processus judiciaire en privilégiant le plus possible les commissions d’enquête mixtes, sur le modèle de la commission créée à la demande du chef de l’État après l’attaque meurtrière de Ngarbuh ayant entraîné la mort de 21 civils le 14 février 2020.

Il faudra, dans une logique préventive, envisager de mettre en place des mécanismes de contrôle citoyen et parlementaire des forces de défense et de sécurité, dont le respect des règles d’engagement sur le théâtre des opérations doit être évalué par des commissions d’enquête parlementaire et la société civile. Dans le même élan, les partenaires internationaux qui fournissent une assistance militaire au Cameroun pourraient renforcer l’éducation aux droits de l’Homme dans leurs programmes de formation et conditionner leur coopération sécuritaire au respect de ces principes imprescriptibles et à la lutte contre l’impunité.

Un dialogue direct avec les séparatistes devient incontournable. La négociation d’une trêve humanitaire d’abord, puis d’un cessez-le-feu sur le moyen terme ensuite, permettront de restaurer un rapport de confiance pour aborder les sujets sensibles mais inévitables. Sous les auspices d’une équipe de médiation qui a la confiance des deux camps, ce processus peut se poursuivre parallèlement à la mise en œuvre de certaines résolutions clés du grand dialogue national.

Peu importe l’évolution du rapport de force militaire, le conflit ne connaîtra son épilogue que sur une table de négociation autour de laquelle s’assiéront les principaux protagonistes. Autant s’y retrouver dès maintenant pour épargner le Cameroun en général, et les régions du NOSO en particulier, du lourd préjudice de la poursuite des hostilités.

Le tragique incident de Kumba a provoqué une vague d’indignation. Dans les régions anglophones plusieurs manifestations ont été organisées spontanément pour dénoncer les violences contre les élèves, alors même que plusieurs leaders séparatistes de la diaspora avaient soutenu la campagne de reprise de l’école à laquelle ils s’opposaient au tout début du conflit.

Chancelleries occidentales, organisations multilatérales, société civile, leaders religieux, mouvement des artistes, sportifs et internautes ont multiplié des condamnations de l’attaque du 24 octobre et appelé à la reprise des pourparlers entre le gouvernement et les séparatistes, restés au point mort depuis les deux premiers contacts qui ont eu lieu en février et juin 2020. Pour la première fois depuis l’éclosion de la crise, la mobilisation en faveur de sa résolution s’est étendue bien au-delà de la sphère politique et militante. Ces frémissements parviendront-ils à infléchir les positions des deux camps?


  • – Joseph Léa Nkalwo Ngoula est diplômé en Anthropologie et en relations internationales. il mène depuis plusieurs années des recherches sur les dynamiques politiques, géopolitiques et sécuritaires en Afrique subsaharienne.
  • – Article initialement publié sur Wathi.org.

Cet article Cameroun/Crise anglophone: ajuster les réponses à la dynamique sur le terrain au Nord-Ouest et au Sud-Ouest est apparu en premier sur Journal du Cameroun.

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