L’indicible joie qu’il y avait ici et là à la célébration de la fin de l’année 2020 est incompréhensible. De manière absolument irrationnelle, bien d’entre nous pensent que l’année qui commence ne pourrait être pire que celle qui s’est achevée, avec tant de disparitions, de nouvelles règles et ce changement radical imposé par l’irruption du Covid 19 dans la marche du monde et la vie des Hommes. 

Le passage d’une année à une autre n’a, hélas, rien de différent du passage d’un jour à l’autre… Et il est illusoire de penser qu’une convenance humaine dans la division du temps apportera un mieux à cette humanité dont le glissement inexorable vers un chaos recherché activement par une exploitation effrénée des ressources et un cynisme absolu dans la perception de son prochain pourrait être réfréné. S’il est une belle leçon que nous devrions tirer de tout ce qui nous arrive, c’est que désormais, nous devrions pouvoir vivre, de, pour, par, avec l’essentiel. « UN PEU DE PAIN, UN PEU D’EAU, UN PEU DE PAILLE POUR DORMIR, UN PEU D’AMITIÉ » comme le disait Épicure. Si nous ne savons pas nous résoudre à cet essentiel, nous connaîtrons sans doute des heures encore plus sombres que ces jours honnis de l’année 2020.

Autour de nous, les jeunes, des fois entraînant de moins jeunes, ont fait la fête au rythme de ” Nyama”, le tube de Aveiro Djess. Les paroles et le refrain de cette chanson qui magnifient la débrouille à la camerounaise, mieux, qui en font un hymne, celui de la Résignation Finale, celle qui consacre l’acceptation ultime de son sort, par le peuple, qui en choeur chante et danse avec ses bourreaux, l’hymne de la déchéance : ” Tant que je nourris ma famille ooo ça va Tant que je soigne ma mère ooo ça va” 

Tout le monde cherche la nyama la nyama”… 

L’auteur de cette chanson est sans aucun doute le peintre réaliste et à peine naïf d’une société et d’une culture de la résignation et de la réduction à la nyama ( nourriture en Fulfulde) et à sa recherche effrénée et frénétique, par tous les moyens dérisoires du bord : les reliefs du repas. L’ essentiel, la chair, ayant été englouti voracement par cette toute petite élite insouciante qui est fort heureuse, mais surtout désormais  décomplexée de cette situation où tout le monde est d’accord pour chanter en choeur : “Ça Va”… 

Ça va tant que ça ? Dans un pays où la jeunesse voit pour l’essentiel son avenir au-delà des frontières d’un pays où la seule possibilité de vie et de survie se limite à la recherche de la ” nyama” ? Dans un pays où, avec effroi, ceux qui acceptent encore de voir observent comment l’essentiel des acquis sociaux et des libertés politiques s’étiolent sans que désormais l’on n’ait même plus le droit d’exprimer son désaccord ? Dans un pays où les billes de bois traversent en direction du port, les écoles où des enfants dépenaillés apprennent assis à même le sol? Dans un pays où la moitié de la population n’a pas accès à l’eau potable ? Dans un pays où meurent encore tant de femmes en donnant la vie ? 

Oui, désormais, nous sommes des imbéciles heureux, et nous le clamons avec, sur les lèvres, ce sourire bête de ceux qui sont enfin apaisés de se vautrer tranquillement dans leur fange. La mauvaise odeur ne les dérange plus, ils s’y sont faits, comme cette “habitude du malheur” dont parle Mongo Beti dans le titre de l’un de ses romans. L’expression de cet état d’esprit, c’est cet “aveu” absolument décomplexé de Paul Biya, dans son adresse de la fin de l’année 2020 : “Ainsi se confirme, chaque jour davantage, notre volonté politique de mener à bien le projet démocratique répondant aux souhaits véritables du peuple camerounais, projet initié dès mon accession à la magistrature suprême et qui a conduit, quelques années plus tard, à l’institution du multipartisme. A ceux qui critiquent les imperfections de notre démocratie, je réponds que nous n’avons eu que quelques décennies pour la mettre en place. Les grands pays démocratiques, de leur côté, n’y sont parvenus qu’au terme de plusieurs siècles marqués par des révolutions, des guerres civiles et même des épisodes de dictature. Pour ma part, je suis bien conscient de tout ce qui reste à faire. Mais j’ai la conviction que nous sommes sur la bonne voie et que bientôt, nous pourrons tous être fiers de nos avancées démocratiques.”

Sans s’engager dans une querelle de sophistes, on voit d’ici la distance qu’il peut y avoir entre l’homme qui préside aux destinées de notre pays depuis une quarantaine d’années, ( putain ! 40 ans…) et la réalité d’une nation jeune dans son essence, et qui souhaite prendre en mains son destin, pour s’arrimer à un monde qui a de nouvelles exigences, plutôt que de s’accommoder des convenances de confort d’un clan dont l’avenir c’est ce passé peu glorieux et ce passif pitoyable… 

Plus que jamais, il est l’heure de se poser des questions simples, mais graves: Les camerounais, qui sont dans leur ensemble travailleurs et intelligents, méritent-ils ces dirigeants qui visiblement mènent le pays à sa perdition ? Pendant combien de temps encore, faudra-t-il faire des contorsions pour s’accorder aux errements et aux caprices de dirigeants qui, tout en retardant l’avancée de notre pays, imposent aux populations des supplices qu’elles ne méritent pas? Il est une réalité cruelle, à laquelle aucun Camerounais ne saura se dérober, quels que soient sa posture, sa tribu, sa religion, son parti politique : L’échec ne sera pas attribué aux seuls dirigeants que nous désignons dans un euphémisme qui nous déculpabilise : ” Le Système”. L’échec sera le nôtre à tous, qui n’avons pas su dire ” ça suffit”, au moment où tout tombait en quenouille. 

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